La santé de la démocratie dans le monde 

Par Édouard G. Trépanier |

Chaque année, depuis 2006, l’« Intelligence Unit » du groupe « The Economist » produit un rapport sur la démocratie dans le monde (« Democracy Index 2020, The Economist Intelligence Unit »).  L’« EIU » évalue 197 nations, selon les critères suivants : le sérieux du processus électoral pluraliste, le fonctionnement du gouvernement, la participation civique, la culture politique et les libertés civiles.  Les pays sont ensuite classés selon les quatre niveaux énoncés au tableau ci-dessous :  

Niveaux de démocratie en 2020 Nombre de pays Pourcentage de la population mondiale 
Pleine démocratie 23 8,4 
Démocratie malade 52 41 
Régime hybride 35 15 
Régime autoritaire 57 35,6 

Il s’agit, cette année, de la pire détérioration de démocratie jamais récoltée depuis 2006.  La raison principale, mais pas unique, provient des restrictions visant à protéger la population en temps de pandémie.  Le temps permettra de mieux comprendre le bien-fondé des mesures adoptées, mais il n’en reste pas moins que les libertés civiles ont grandement souffert.  En 2020, les peuples ont compris que le sacrifice en valait la peine, afin de sauver de nombreuses vies.  Bien des politiciens, surpris de la docilité du peuple, ont exploité cette apathie pour faire taire les dissidents, notamment en adoptant des pouvoirs d’urgence exceptionnels.  Dans plusieurs régimes autocratiques, les autorités en ont profité pour emprisonner les opposants et ceux qui critiquent le souverain.  Un certain nombre de démocraties ont perdu des points notamment parce que leurs médias d’information ne représentaient pas suffisamment la réalité du moment, ou parce qu’ils ne permettaient pas un débat public ouvert et équilibré.  Peu de gouvernements ont utilisé les mécanismes habituels du pouvoir démocratique (législatures et consultations publiques) pour justifier les restrictions imposées par l’exécutif.  D’ailleurs, dans certains cas, le ou les partis d’opposition ont simplement jeté la serviette.  Résultat de l’exercice, la confiance envers le gouvernement a diminué dans plusieurs États. 

En 2020, les berceaux de la démocratie moderne que sont la France et les États-Unis sont classés parmi les démocraties malades.  Le rapport note, chez nos voisins, que la polarisation croissante et le manque de cohésion dans la gouvernance sont issus notamment de la présidence qui n’a cessé d’attaquer les institutions démocratiques, mais aussi parce que les médias d’information ne se formalisent plus avec l’impartialité journalistique.  Les É-U ont aussi perdu des points à cause des tactiques militaires utilisées contre des protestataires (noirs et latinos) non violents. 

Le Canada a vu son score démocratique augmenter parce que la participation à la vie politique a atteint un sommet.  Enfin, les pays qui ont accédé à la pleine démocratie en 2020 sont Taiwan, le Japon et la Corée du Sud, alors que ceux qui se sont enfoncés dans l’autoritarisme sont des nations qui ne contrôlent pas entièrement leur territoire et poursuivent le combat entre le pouvoir militaire et les djihadistes : l’Algérie, le Burkina Faso et le Mali.  Dans l’ordre des pleines démocraties, on retrouve au premier rang la Norvège, l’Islande, la Suède, la Nouvelle-Zélande, le Canada, la Finlande et le Danemark, en septième position. 

Les fausses nouvelles 

La grande majorité des nouvelles fausses provient des médias sociaux.  Ceux-ci utilisent des algorithmes qui traquent l’activité de l’utilisateur qui a coché un « like », fait une recherche, acheté un produit ou partagé un « post ».  Savoir Média présente des capsules très pertinentes, admirablement fabriquées par la journaliste Ève Beaudin.  Je m’en inspire ici.  Alors que 81 % des Canadiens s’estimeraient capables de distinguer les fausses nouvelles sur le Web, seuls 37 % sont véritablement en mesure de le faire.  Et ce n’est pas une question d’âge…  Rappelons-nous qu’une fausse nouvelle est toujours un « scoop », puisqu’elle vient d’être inventée.  Ces contenus excitent les émotions (réconfort des idées déjà acquises comme les préjugés).  Les émotions sont enregistrées plus rapidement par le cerveau, car elles n’exigent pas de faire travailler son sens critique (réflexion).  Ces fausses nouvelles sont répandues (reproduites par l’utilisateur) sept fois plus rapidement et largement que de nouveaux faits réels et davantage si ce sont des photos ou des vidéos.  Voilà l’arroseur arrosé.  À son insu, le partageur devient le partagé.  Il s’aiguille alors, par son action continue, vers une réalité différente du vécu vérifiable.  Enfin, il se retrouve enfermé dans une chambre d’échos.  

Pour nous protéger de ces dispositifs addictifs, il est devenu impératif d’éduquer jeunes et moins jeunes.  On peut expérimenter avec les algorithmes en cliquant seulement sur des vidéos de chats, pendant un mois.  Votre fil de presse (qui n’en est pas un) sera envahi de chats !  Alors, effacez votre historique de recherche et désactivez la personnalisation dans les paramètres.  Lorsqu’on vous propose une image suspecte, trouvez-en la source au moyen de la recherche par image inversée de Google.   

Le risque pour notre société est considérable.  Lorsque nous n’avons plus d’expériences partagées, notre compréhension des phénomènes qui nous entourent n’est plus commune.  Sans une compréhension collective de la réalité, une société ne peut plus fonctionner démocratiquement. 

Un danger du bipartisme 

Dans certains pays, il n’existe, en fin de compte, que deux partis politiques.  Pour mieux comprendre leur philosophie, revenons au moment de la rédaction d’une constitution démocratique.  Il y a alors deux courants de pensée qui s’affrontent, plus ou moins ouvertement.  On trouve, dans les écrits de l’époque, une tension entre les démocrates absolus et les démocrates qui ne font pas totalement confiance à la sagesse du peuple.  Et c’est normal, car l’Histoire nous fournit des exemples de choix du peuple qui se sont avérés au détriment de la nation ou du bien-être de la population.  Alors, comment être un vrai démocrate, et se prémunir des agitations occasionnelles du peuple ? 

Dans les nations qui adoptent la voie du bipartisme, tôt ou tard, la rivalité politique pivotera autour de ces deux axes : un parti progressiste qui réunit tous ceux qui croient que l’avenir sera meilleur lorsque le peuple détient tous les leviers du pouvoir, et un parti plus conservateur qui préfère conserver des moyens de ne pas agir conformément à la volonté du peuple.  Autour de ces axes, les politiciens définiront leurs objectifs selon l’ère contemporaine et leur goût plus ou moins impétueux du pouvoir.  Concrètement, un parti semblera défendre les intérêts du « monde ordinaire », alors que l’autre se présentera comme le défenseur d’idées comme un « petit gouvernement aux prérogatives limitées », la « famille traditionnelle et pieuse » comme fondement de la société, et une « gestion financière comptable et prudente », alors que l’objectif inavoué sera la stabilité du pouvoir par les fortunes. 

Le parti qui défend les fortunes va bien tant qu’il y a prospérité minimale pour la grande majorité.  La gestion de l’État peut même passer d’un parti à l’autre et les débats demeurent dans le registre du civil.  Mais, en situation de crise et lorsque l’écart entre les pauvres et les riches s’accroit tellement qu’une personne sur sept ne peut plus satisfaire sa faim ou que 40 % des citoyens n’ont que 300 $ en économie (cas actuel aux É-U), la dynamique entre les partis politiques ne tient plus la route.  Le parti qui représente les fortunes ne sait plus où donner de la tête.  Si de surcroit, l’économie pirouette : ici l’or noir des Titans se dévalue à un niveau où les magnas s’intéressent à l’énergie verte, celle promue par le parti opposé, il ne reste aucune cause… seulement une lutte pour conserver le pouvoir.  On observe ainsi, chez nos voisins du sud, le désespoir d’un tel parti qui s’accroche au point de remplacer la vérité avec le mensonge et la réalité avec le complotisme.  Une démocratie peut-elle survivre dans ces conditions ? 

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