De la démocratie contemporaine à la démocratie 3.0

Par Édouard G. Trépanier | Lorsque la démocratie contemporaine a été créée, au XVIIIe siècle, on a mis sur pied un régime politique de gouvernance pour des États dont la population était relativement homogène, d’un point de vue ethnique et religieux.  Aux États-Unis par exemple, seuls les hommes blancs propriétaires de terres et de bâtiments avaient droit de vote et d’accès à un poste d’élu.  Divers amendements constitutionnels ont ensuite permis aux citoyens, mâles d’abord et femmes plus tard, puis aux esclaves affranchis (⅗ d’humains pendant longtemps), de participer à la vie publique.  Quoique les « Bill of rights » américain et britannique, ainsi que la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », en France, donnent l’impression d’une égalité pour tous, l’analyse des textes démontre que l’intention des rédacteurs de chartes et de constitutions était d’assurer que le groupe dominant (d’un point de vue ethnique et religieux) puisse conserver le pouvoir pendant très longtemps. 

Au siècle suivant, les États se consolidaient encore, ce qui a donné suite à de violentes disputes de territoires.  Mais on n’a pas vraiment réussi à façonner des pays sans minorités ethniques ou religieuses.  Alors, les «nettoyages ethniques » ou génocides se sont succédé.  Les peuples de différentes origines avaient pourtant vécu avec une certaine harmonie pendant des décennies et même des siècles.  Nous sortons à peine de cette période peu glorieuse de violences atroces du Rwanda à la Yougoslavie (Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Slovénie et Croatie) en passant par les Arméniens et bien d’autres.  Aujourd’hui, malgré les modifications constitutionnelles successives, les conservateurs (agent du statu quo) demeurent d’avis que la gouvernance existe encore afin de favoriser les riches qui, par hasard, sont presque tous des hommes blancs.  Évidemment, tout se passe en catimini parce qu’on veut gagner les prochaines élections.  Donc, on ne peut pas laisser paraître au grand jour que l’on adhère à la doctrine des fondateurs de la nation, dont l’objectif était la république et non la démocratie. 

C’est ainsi que nous vivons à l’ère de la tolérance prétendue, du politiquement acceptable (terme à la mode « woke »).  Voilà le subterfuge de plus en plus évident et qui déçoit tellement, qu’on préfère souvent voter pour un fasciste ou un « bon dictateur » qui ne respecte pas les institutions démocratiques ni les droits de la personne.  Cela explique le présent déclin de la démocratie contemporaine.  Pourtant, un changement de constitution pourrait suffire à redonner un nouveau souffle à la confiance en l’autorité …mais on a peur.  On ne voudrait pas tomber dans un inconnu anarchique, ou sous le joug d’un empereur sanguinaire.  

Un exemple frappant se déroule sous nos yeux, juste de l’autre côté de la frontière.  Maître de la première puissance militaire et économique, l’Américain blanc, et forcément conservateur (le parti républicain), est prêt à tout faire (même des crimes) pour conserver le pouvoir.  Si vous suivez l’actualité politique étatsunienne, vous constatez que de nombreuses mesures de contrôle sont instaurées ces temps-ci : criminalisation de l’avortement, déni de service aux homosexuels, interdiction d’enseigner l’Histoire des Afro-Américains, mise à l’index des livres scolaires qui feraient référence, de près ou de loin, à la sexualité, à la liberté de choix et à tout ce qui pourrait créer un malaise chez la majorité blanche.

Au Canada, l’Histoire est pratiquement l’opposé, mais le risque de dislocation sociale, aussi grand.  Il était une fois un premier ministre, plutôt intellectuel, qui se prétendait très progressiste.  Il voulait changer le pays et avait une idée en tête : faire perdre petit à petit l’hégémonie des anciens Britanniques et, au Québec, des anciens Français, pour créer un pays nouveau.  Jacques Attali, qui me paraît ne pas détester le multiculturalisme (communautarisme en Europe) avoue que « ce genre de regroupements d’individus en tribus, ou diasporas hors des systèmes existants, rassemble certains quartiers d’urbains en quête d’identités. »  Ces tribus « … géreront tout ce que les États et le privé ne sauront plus garantir : la santé bien sûr, mais aussi l’éducation […] et plus tard, la police et la justice. Nombre d’autres attributs de souveraineté deviendront communautaires : d’abord illégaux – parce que refusant l’application de la loi commune -, puis alégaux, c’est-à-dire tolérés : les institutions du communautarisme… »  (« Dictionnaire du XXIe siècle »). Afin d’éviter de perdre des votes, nos politiciens accorderont de tels privilèges aux « communautés » assez populeuses.  Je ne cherche pas ici à affubler Pierre-Elliott Trudeau de tous les défauts, mais à terme, son Canada deviendra une juxtaposition de cultures différentes qui ne communiquent pas entre elles et qui chercheront à utiliser la démocratie et les droits de la personne pour saisir des bribes de pouvoir. 

Voilà qui n’encourage pas le commun des mortels à défendre la démocratie.  Qui voudrait vivre dans un pays sans espace commun, sans langue commune, sans objectifs communs : un pays sans nation, sans patriotisme, sans solidarité citoyenne ?  Pourtant, si l’hôte et ses alliés créent un endroit captivant, stimulateur de réussites individuelles et collectives, tous les groupes y adhéreront petit à petit.  L’accueil ne commence-t-il pas par l’invitation à visiter et ensuite, à se rassembler ?

Voici ce qu’en pense un de mes auteurs préférés : Yascha Mounk.

« Les contacts intergroupes ethniques qui créent un pont de capital social ne sont pas des concepts abstraits concoctés par des psychologues.  Ce genre de relations conviviales, même en période de tension, représentent des façons concrètes de maintenir la cohésion sociale. » 

Dans un environnement multiculturaliste : « Si un groupe minoritaire accepte de faire confiance à la démocratie de la majorité, son gain peut être effacé à tout moment, avec un nouveau vote ou un nouveau gouvernement.  Alors, chacun s’accroche aux quelques éléments de pouvoir qu’il possède.  C’est alors que l’on voit des confrontations qui peuvent se dégrader en violence. »  Comment reconnaître certains groupes et pas les autres ?  Comment accorder des privilèges à certains et pas à d’autres ?  Comment, lors des échanges et des négociations sur le pouvoir, identifier les interlocuteurs qui représentent véritablement leur communauté ?  Qu’arrive-t-il aux personnes qui ne cadrent pas parfaitement à leur communauté d’origine : femmes qui refusent l’assujettissement, LGBTQ+ ou tout ceux, de pensée indépendante, qui aspirent à évoluer dans un monde ouvert ?  Un grand nombre de ceux qui émigrent fuient en fait les coutumes oppressantes de leur pays d’ascendance.  Et les enfants de ces communautés, peuvent-ils s’épanouir pleinement ?  Comment ensuite diriger un pays de diverses communautés encrées dans leurs coutumes ancestrales et mises sur un pied d’égalité par la loi sur le multiculturalisme ?

Les peuples à la fois hôtes et perturbés par le changement n’ont maintenant de choix que de  s’adapter au monde moderne et en faire une réussite.  Dès lors, ce sont des conditions gagnantes de coopération qu’il faut mettre en place.  Nous avons devant les yeux, tous les jours (quoique cela ne fasse pas l’objet du bulletin de nouvelles) de nombreux exemples d’accomplissements considérables (station spatiale, grands chantiers d’ingénieurs de partout, etc.) issus de la coopération entre personnes d’ethnie et de religion différentes.  D’ailleurs, « Selon la loi de Kao, la créativité d’un groupe augmente exponentiellement avec la diversité et la divergence de ceux qui le composent. (« Dictionnaire du XXIe siècle », Jacques Attali)

L’avenir est imprévisible, à moins de l’inventer dès aujourd’hui.  Envisageons un futur plus harmonieux, accueillant, bienveillant, clément et fondé sur une démocratie remise à jour (que j’appelle la 3.0).  Nos sociétés composées de gens de partout ne sont pas condamnées à se définir par le passé, le racisme et l’exclusion.  Comme auparavant lorsque des problèmes se sont présenté et grâce au régime démocratique, nos ancêtres ont créé la société qu’ils envisageaient, une société de décennies de succès sociaux, culturels et économiques. C’est maintenant à notre tour d’en faire ce que nous désirons.  Seuls les fatalistes et les cyniques croient que nous en sommes incapables.  Ne serait-ce pas une erreur monumentale de refuser ce défi et de voir notre passé devenir folklorique  ?

Comment structurer des relations intergroupes qui vont engendrer un minimum de conflits et un maximum de coopération ?  Selon Yascha Mounk :

  • En premier lieu, il faut que tous comprennent et acceptent qu’il existe un peuple fondateur et qui sert d’hôte à tous les autres.  Ces racines historiques constituent le patrimoine et la culture commune à partager : celle qui devra s’enrichir des aspects bénéfiques, opportuns et salutaires de la culture de ceux qui viennent s’établir.
  • En second lieu, il faut créer une forme de patriotisme.  Quoi de mieux qu’un projet partagé avec tous ?  Celui d’une culture civique et de valeurs constitutionnelles fondées sur des idéaux de libertés politiques qui deviendront identité commune ?  Ce n’est pas nécessaire de terminer le projet de société dès les premières années.  Lorsque les principes communs sont reconnus, on partage nos aspirations et le quotidien de l’avenir concrétise et consolide le projet de société inclusif.
  • Troisièmement et enfin, faire valoir les aspects culturels de la nation qui avance.  La musique est souvent instigatrice d’une fusion communautaire.  Au Québec, l’on a qu’à penser à l’œuvre de Normand Brathwaite.  En cinéma, nous avons déjà des réalisateurs qui nous font vivre l’émotion interculturelle.  Le « Star System » de la télévision présente de plus en plus l’image de la population cosmopolite actuelle.  Mais, après la culture artistique, il y a la culture sportive.  Comment ne pas être fiers de nos grands sportifs et de nos équipes nationales dans diverses disciplines ?  Nous admirons nos vedettes …encore plus lorsqu’elles font rayonner notre coin de pays à l’étranger.  C’est ainsi que l’on forme un patriotisme intégré qui propose ses conventions sociales dans une langue commune.  Voilà l’espace consensuel nécessaire à la création d’un pays fort, cohérent et économiquement radieux.

Pourquoi cet avenir est-il démocratique ?

Les archéologues qui ont étudié les squelettes ont appris que les époques qui ont souffert le plus de cruauté, de brutalités et de violence sont celles où l’anarchie régnait.  Un peu moins violentes furent les dominations par des seigneurs de la guerre.  La venue des rois, qui ont maté les guerriers et ont constitué de larges royaumes, a radicalement diminué la violence.  Depuis lors, nous avons connu la démocratie …le régime de gouvernance le plus respectueux de la personne.

Depuis plus de 200 ans, nous avons vécu cette grande expérience.  Le moment est maintenant venu de métamorphoser la démocratie de semblables ressemblants en démocratie pluraliste.  « Pour y arriver, nous avons tous besoin d’un peu de temps à consacrer aux affaires publiques, d’être bien informés, et d’un soutien à la participation ainsi qu’à la prise de décision au niveau local, régional et national. »  (« Democracy at Work: A Cure for Capitalism » de Richard Wolff)

C’est ce que préconise « Les Assises de Nunaliq » et ce que décrit « La vie à Nunaliq » (à venir).

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *