CHUTE ET RENOUVEAU

Par Édouard G. Trépanier | C’est la cinquantième édition de l’« Infolettre de Nunaliq ».  Il me semble que les événements, concernant la vie démocratique, se précipitent.  Si je veux que le tome II, que j’écris depuis plusieurs mois (un projet de société démocratique du XXIe siècle), soit pertinent au moment de sa publication, je dois y consacrer plus de temps.  C’est pourquoi je vais prendre une pause d’infolettres, afin d’accélérer la rédaction de « La vie à Nunaliq ».  Cette dernière infolettre va tenter de placer l’essoufflement de la démocratie libérale, telle qu’on la connaît depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans son contexte.

Les moments difficiles qui s’annoncent devraient ouvrir la voie à une ère plus juste, si la population renoue avec la confiance et arrive à comprendre qu’il faut circonscrire ses désirs personnels afin d’atteindre un plus grand bonheur pour la majorité.  Les utilitaristes ne peuvent plus éviter de confronter les libertariens.

Contexte récent

Le régime démocratique est en érosion depuis le début du siècle (certains disent dix ans, d’autres, trente.  C’est selon les méthodes de calcul).  De façon générale, la démocratie, qu’on la mesure selon « Freedom House », « Varieties of Democracy » ou « The Intelligence Unit (The Economist) », est en déclin.  Selon le récent rapport « Democracy Index », il ne reste que 25 pays (sur 167) entièrement démocratiques, soit 6,6% de la population mondiale, 46 pays en démocratie fragilisée, 36 démocraties en apparence seulement, et 60 dictatures.  Les observateurs savent que la démocratie libérale ne fonctionne plus de façon à satisfaire les électeurs et que le peuple ne fait plus confiance à son gouvernement démocratique qui ne travaille que pour les riches et les grandes entreprises.  La population a beau manifester ses inquiétudes, les dirigeants tournent la tête.  Le débat des idées n’est plus que du théâtre.  Le public, qui représente pourtant le pouvoir en démocratie, est simplement exclu de la gouvernance.  Parmi les « vieux » partis, ce qui importe au contribuable c’est, lequel arrivera à réduire le plus les impôts, donc à mettre de l’argent dans la poche de l’électeur qui, par ailleurs, vote souvent pour le « moins pire ».  C’est l’apogée de l’individualisme.  

Pendant que le déclin de la démocratie s’accélère, la cruauté et la tyrannie s’accentuent.  Les régimes plutôt autoritaires deviennent plus audacieux, quant au non-respect des droits de la personne.  Dans certaines nations, on est même rendu au post-individualisme : c’est l’idéologie qui réunit les gens les plus riches de la Terre avec les travailleurs appauvris et épuisés.  Tous ont démissionné sur l’idée d’un monde meilleur.  Plus rien n’importe.  C’est une fièvre apocalyptique.  Certains y voient la veille de la bataille ultime qui mène à la destruction finale.  Selon Naomi Klein (je n’ai pas perçu cette tendance, mais ce serait logique), plusieurs sont d’avis que ce combat conduit à la réalisation de technocités emmurées, qui laisseront les exclus mourir dans la pauvreté abjecte et la misère.  Peut-être espéraient-ils s’établir sur Mars… un paradis des libertariens.

La détérioration sociale, politique et économique

La fin de la guerre froide avec l’Union soviétique a placé le capitalisme face à lui-même.  Les peuples occidentaux ont cru qu’ils étaient dès lors dans le camp des bons, se définissant ainsi une identité de vainqueur.  Emporté devant le vide de la bipolarité disparue, le capital s’est vautré dans l’excès.  Les dirigeants se sont mis à coucher avec les Titans, la taxation progressive n’est plus qu’un écran de fumée, et la concentration des grandes fortunes a créé des maîtres du monde (Thomas Piketty et Branko Milanovic en ont fait la démonstration).  Trente ans après la chute du Mur de Berlin, les inégalités économiques se traduisent en inégalités sociales; ce que le peuple commence à saisir.

Richard Wolf (un économiste reconnu pour ses travaux sur la méthodologie économique et l’analyse de classe. Il est professeur émérite à l’université du Massachusetts et a également enseigné les sciences économiques à l’université Yale, à l’université de New York, à l’université de l’Utah, à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et au Brecht Forum à New York) énumère, ci-dessous, les signes du déclin de l’Empire :

  • Le gouvernement américain n’est plus fonctionnel depuis des décennies et surtout depuis que la Cour Suprême a décidé que l’argent était une expression.  Alors, comme la liberté d’expression est garantie dans la Constitution, l’argent vote autant que le peuple ;
  • Le grand Chef se livre à un spectacle quotidien qui embrouille toute compréhension de ce qui se passe au pays et ailleurs ;
  • Le peuple s’abreuve à ce jeu comme d’un match sportif où l’enjeu devient noir et blanc (aucune nuance) ;
  • La distraction ainsi créée exempte de parler des défis importants et même de constater le déclin rapide ;
  • Parmi les quelques thèmes du spectacle, on présente un conflit culturel contre les tenants du droit de la personne, des femmes et des minorités ;
  • On fait un divertissement des déportations sauvages :
  • Le pouvoir s’assure que l’éducation ne serve plus à cultiver la pensée libre et l’esprit critique ;
  • Les cerveaux (spécialistes, chercheurs et professeurs) quittent le pays qui s’enfonce ;
  • Malgré une gigantesque puissance militaire, on s’apitoie encore sur les défaites récentes, Vietnam, Iraq et Afghanistan, et l’on abandonne les vétérans ;
  • Par peur du déficit, on coupe dans les investissements au lieu de construire des infrastructures qui renforcent le commerce et l’innovation ;
  • On tente de s’ingérer dans la politique d’autres nations en faveur des partis qui préconisent le fascisme et la tyrannie ;
  • Comme le citoyen ne fait plus confiance à l’élite et au gouvernement, pourquoi essayer d’élire des experts ?
  • L’incompétence prend la place de l’expertise, alors que le patronage devient la norme ;
  • On confond agresseur et victime, car il faut retirer aux mots leur signification pour confondre davantage ;
  • On réprime l’expression dans les médias de masse.  Les médias sociaux manipulés et confondants s’occuperont d’« informer » le peuple ;
  • On envoie diverses catégories de gens dans des camps de concentration, sans respecter l’exercice du droit de chacun ;
  • Au lieu des immigrants dans les champs ou dans les mines, on met les enfants au travail ;
  • À cause d’un gouvernement national corrompu, le fruit de la productivité croissante ne profite qu’aux gens déjà riches, au détriment des travailleurs ;
  • En tour de table, les ministres félicitent leur grand Chef pour avoir été le meilleur dirigeant de tous les temps, chacun ayant devant lui (il y a peu d’elles) une casquette rouge du parti ;
  • Le peuple continue de s’appauvrir.  Le père et la mère doivent travailler pour nourrir la famille.  Nombre d’adultes (5,5% des travailleurs) doivent besogner à plus d’un emploi, et les jeunes ne voient aucun espoir de s’acheter une maison et de fonder une famille de classe moyenne ;
  • Le découragement détruit la volonté du peuple de rester combatif pour réussir et fait place au nihilisme (après moi, le déluge) ;
  • Celui qui accumule le capital voit venir le mur de la raréfaction des ressources, car, que les multimilliardaires ploutocrates y croient ou non, le pays continue de détruire l’environnement et la diversité, dont nous faisons partie ; et
  • L’espérance de vie diminue (maintenant dépassée par celle en Chine).

Risques associés à la chute d’un Empire

C’est lors de la transition de la démocratie vers l’autocratie, ou le trajet inverse que le risque de formation de factions violentes est le plus élevé (Antonio Brumchi, « The Prison Notebook »).  Alors que la chute de l’Empire américain risque d’emporter la démocratie libérale  un peu partout dans le monde, nous sommes à la phase de désillusion et de dénis, comme l’enfant qui met ses mains devant ses yeux pour que le méchant chien disparaisse.

L’instabilité économique et sociale est aussi propice à des luttes internes, ce qui pourrait engendrer la subversion de la légitimité, la confusion militaire, l’embauche de mercenaires (armée « barbarisée »), les assassinats d’opposants, l’effondrement des échanges commerciaux et l’appauvrissement général.  Le pouvoir peut alors se raidir, soit en devenant brutal ou en montrant des signes de faiblesses.  D’une façon ou d’une autre, cela favorise insurrections locales, émigrations massives, dégradation morale, effritement des repères culturels et des valeurs fondatrices et, enfin, corruption généralisée.  Les impôts étant de moins en moins versés (plus de revenus à faire sur le marché noir et avec le trafic illégal), le Trésor aurait de la difficulté à soutenir la machine militaire. La production agricole diminuerait, ce qui entraînerait une inflation insoutenable. Quand tout va mal, il n’y a plus de raisons de retenir ses pulsions, de ne pas rejoindre des milices ou d’éviter la guerre civile.

Actuellement, les nations stables peuvent remarquer que : la Chine crée des universités à un rythme régulier, tandis que les États-Unis les dévaluent ; les infrastructures de transport et de communication asiatiques surpassent celles des pays capitalistes occidentaux ; et DeepSEEK (l’intelligence artificielle chinoise) surpasse OpenAI (américain) sur le plan du coût et de rapidité de déploiement.  Quand on sait que cette nouvelle technologie servira dans tous les domaines, on peut comprendre qu’elle sera utilisée pour achever l’Empire qui s’effondre.

Lorsque le monde de la finance mondiale perdra confiance dans l’Amérique, l’industrie de la finance sans frontières se retrouvera les jambes sciées et les grands perdants seront les portefeuilles de pension des travailleurs.  Les multimilliardaires auront retiré leurs billes juste avant l’écrasement du système.  Mais, leur fuite sera futile, car il n’y aura plus de refuges sur Terre.  Les catastrophes climatiques dans un monde désordonné et protectionniste ajouteront au chaos.   Pour le moment, Trump se précipite pour s’arroger tous les pouvoirs.  La question du jour : va-t-il réussir et ainsi dominer longtemps, ou va-t-il rater son coup avant que la violence n’éclate ?

L’Empire qui se vantait de défendre les droits de la personne laissera un vide à combler.  Nous serons plongés dans une zone qui n’a pas encore été défrichée.  La résistance qui pourrait faire le poids, celle de la majorité qui croit encore dans la bonté des gens et qui conserve l’espoir d’un monde meilleur, semble en désarroi.  Gardons espoir, il peut toujours y avoir changement de cap, selon les événements qui surgissent.

Quelle est la prochaine étape ? 

Réfléchir à la façon de mieux faire que depuis 1945, ou depuis 1990.  Voyons nos options :

Modèle soviétique

Ce régime n’est plus.  Mais décrivons-le sommairement.  Inspiré par Karl Marx, mais imposé par un tyran cruel, l’Union soviétique a connu une croissance économique soutenue, principalement portée par l’industrialisation lourde et les plans quinquennaux de développement.  L’URSS devient la deuxième puissance économique mondiale, représentant environ 9,6 % de la production mondiale en 1950.  La croissance annuelle du produit intérieur brut (PIB) soviétique passe d’environ 5-6 % dans les années 1950-1960 à 2-3 % dans les années 1970-1980.  Après l’industrialisation lourde, le niveau de vie des Soviétiques reste nettement inférieur à celui des pays occidentaux.  Résultat : la liberté n’existe pas et la société est pauvre.

Modèle chinois

Les premières décennies (1950-1978) sont marquées par une croissance faible et de fréquentes crises, comme des famines.  Cette économie planifiée est isolée du commerce mondial.  À partir de 1978, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, la Chine lance des réformes économiques et s’ouvre au reste du monde.  En 1993, la Chine joint l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et entre dans une ère de croissance remarquable autour de 10 % par année, ce qui double le revenu national tous les 8 ans.  Depuis le début du siècle, la croissance annuelle moyenne est estimée entre 8 et 9 %, ce que l’on appelle le “miracle chinois” d’une industrialisation rapide, d’une urbanisation massive, d’une explosion des exportations.  Après le COVID, la croissance passe sous la barre des 8 %, puis autour de 6,5 %.  En 2023, la croissance a été de 5,4 %, puis de 5 % en 2024, soit le rythme le plus faible depuis trois décennies, dans un contexte de crise immobilière et de faible consommation intérieure.  Le régime politique est totalitaire, mais l’économie est hybride, puisque la Chine tolère un secteur privé, mais supervisé par l’État.  Les autres grandes entreprises appartiennent à l’État.  Toutes sont soumises aux politiques visant à faire de la nation le prochain Empire planétaire.  La Chine est aujourd’hui la seconde économie avec des taux de croissance doubles ou triples des pays capitalistes, avec des infrastructures beaucoup plus modernes et des technologies avancées. 

Pour ceux qui ont vécu en démocratie, ce n’est évidemment pas acceptable de perdre la liberté et l’autonomie.  Bien que ce régime ne nous convienne pas, ne pouvons-nous pas tirer une leçon de ce développement économique spectaculaire ?  Le régime politique chinois paraît plus efficient que la démocratie, mais l’autorité est brutale et le succès économique ne vise que la gloire de l’État, et non celle du peuple.  La vie en Chine : l’autorité est sans merci pour les dissidents et le peuple est surveillé comme nulle part ailleurs. Les Chinois citadins vivent à la mode occidentale et les ruraux sont pauvres.

Modèle américain

Entre 1950 et 2024, le taux de croissance annuel moyen du PIB des États-Unis s’est situé autour de 3,2 %.  Il y eut les “Trente Glorieuses”, avec des taux annuels souvent supérieurs à 4 %.  Toutefois, la part américaine de la production mondiale a diminué progressivement, passant de 40 % en 1960 à environ 26 % en 2023, reflétant la montée en puissance d’autres économies, notamment en Europe et en Asie.  Aux États-Unis, on pense que le privé est efficient alors que le secteur public ne l’est pas.  L’image percutante est celle de l’entrepreneur privé le plus riche au monde qui passe la tronçonneuse dans le secteur public. 

Depuis quelques mois, on ne peut plus compter sur l’Amérique des Américains, qui s’embarque, pour les années à venir, dans un projet de repli sur soi, marqué par un isolationnisme économique et l’abandon des « Vieux Pays » (Europe) à eux-mêmes.  Partir en guerre économique contre tous éloigne les alliés traditionnels qui se rapprochent de partenaires autres.  La Chine et une vingtaine d’autres pays, dont le BRICS (rivaux du G7 : le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et l’Éthiopie) tentent d’en profiter.  Ce retour au nationalisme d’avant Guerres mondiales favorise la thèse de l’expansionnisme territoriale. 

Si ces indices de déclin annoncent une chute qui ressemble à celle de l’Empire romain, les États-Unis pourraient devoir consacrer leurs ressources financières et militaires à leur instabilité sociale intérieure.  Après Rome, tout a volé en éclat, en parcelles décentralisées.  On a dû refaire la longue route du féodalisme et cités isolées, puis aux petites régions s’agrandissant peu à peu en royaume.  Dans un monde moderne, la décente aux enfers sera probablement globale, donc plus profonde et plus longue avant de retrouver un équilibre post-industriel d’une ou des nations résultantes.  Il s’agirait effectivement d’une crise de civilisation.  Le peuple américain est libre, appauvri et désorienté, mais pourrait se retrouver en plein tumulte social, voir en guerre civile.

Modèle indien

L’Inde affiche également une progression très dynamique depuis les années 1990, avec une croissance réelle autour de 7,6 % ces dernières années.  Mais elle n’est pas une véritable démocratie et n’a pas de modèle économique propre à elle.  Son envolée s’explique par une grande pauvreté au départ.

Modèle européen

Il s’agit d’un modèle politique hybride entre le capitalisme et la sociale démocratie.  Les pays les plus dépendants de la productivité à l’américaine sont très endettés, et ceux qui réussissent bien, au Nord, n’auront peut-être pas le poids nécessaire pour convertir les grands pays d’Europe.  En outre, il est devenu urgent de se réarmer pour résister à l’agression de la Russie.  Le citoyen européen va-t-il accepter d’affaiblir son filet social pour consacrer une plus forte portion du budget national à la défense ?  Pour le moment, le peuple est libre, mais tenu à la frugalité.

Une lueur au bout d’un long tunnel

La durée du passage difficile variera selon la précision de la pensée et la vigueur de l’expression du peuple, et de l’autre côté de l’arène, la force de résistance de ceux qui tiennent à continuer dans le mode actuel (quelques personnes au sommet et une grande majorité de sujets soumis aux premiers).  Tous ceux qui ont quelque chose à perdre, les défenseurs du statu quo, résisteront au changement, probablement avec des solutions à la pièce et sans propositions systémiques.  Certains blâmeront le manque de discipline à la maison, comme dans les écoles, d’autres reprocheront l’éclatement de la famille et plusieurs accuseront la libération sexuelle.  Pendant trop longtemps, le peuple ne fera pas la distinction entre les causes et les effets.  Beaucoup d’eau pourrait couler sous les ponts avant que la relation maître / esclave (Le Capital, selon Marx) soit remplacée par une relation de collaboration, une économie pour et par le peuple.  Il faudra peut-être même y trouver un nom autre que « le capitalisme ». 

Dans « Les Assises de Nunaliq », j’accuse le capitalisme sauvage et sans réserve qui a tout conquis, y compris le pouvoir.  Avant que la masse passe du blâme à la projection vers un avenir meilleur, il faudra du temps.  Mais auparavant, on devra peut-être passer par une étape de confrontation militaire contre les pays autoritaires qui voudront en profiter pour conquérir du territoire.  Il est plausible que les combats occupent tellement les esprits, que la révision de notre système économique et de notre régime politique soit remise à plus tard.  Là où l’on confiera un rôle plus important à l’éducation, on arrivera probablement à rallier un monde troublé et à retrouver une certaine confiance envers ceux qui accepteront de diriger.  Je parierais qu’on déterminera qu’une économie renouvelée exigera des restrictions pour le bien du plus grand nombre (utilitarisme), mais que le sacrifice en vaut la peine.

Les lumières de l’Europe

On se souviendra qu’entre 1985 et 2025, les pays sociaux-démocrates d’Europe du Nord ont mieux réussi économiquement et socialement que les autres pays occidentaux.  De ce que nous connaissons à ce jour, c’est probablement d’ailleurs la direction à prendre, jusqu’à ce que l’on découvre mieux.

L’expérience qu’est l’Europe est toutefois bien fragile.  En premier lieu, elle exige une délégation de segments de souveraineté nationale.  C’est un modèle encore nouveau.  Elle pourrait s’effriter avec des tensions entre la démocratie et l’autocratie.  En second lieu, elle se retrouve dans une course contre la montre, dans le but de se réarmer afin de se défendre seule (sans les États-Unis) contre la Russie.  Tout comme avant la Seconde Guerre mondiale, elle se prépare pour un conflit, mais n’arrivera peut-être pas à temps pour faire face à une nation qui consacre au secteur militaire 7,2 % de son PIB, soit 37 % du budget national (selon les estimations du « Stockholm International Peace Research Institute »).  Enfin, quelle démocratie l’Europe défendra-t-elle ?  La libérale d’arrière-garde ou la sociale-démocrate mieux adaptée au XXIe siècle ?  Il y a une vingtaine de pays, plus ou moins matures, à convaincre.

Qu’adviendra-t-il à la sortie du tunnel ?

Qu’est-ce qui s’est passé entre le discours de John Fitzgerald Kennedy (25 mai 1961), qui demandait au peuple d’envoyer un homme sur la Lune et de le ramener sur Terre en sécurité ET la triste société actuelle ?  Réponse : L’espoir, la volonté de relever un défi et la confiance envers les autres, y compris ceux qui gouvernent.  Nous avons la sagesse collective, les connaissances et les ressources pour mettre en œuvre une ère de plus grande justice sociale et économique.  Mais sommes-nous prêts à défoncer les obstacles ?  Personne ne semble proposer, à cette étape-ci, une voie plausible de sortie de cette crise civilisationnelle.  Sommes-nous de ceux qui vont jeter de la lumière sur notre trajectoire ?  Comme l’imagination et la vision ne font plus partie du discours politique, il ne reste que le citoyen pour reprendre, de son plein droit, le pouvoir démocratique.  Certes, une démocratie authentique exige du travail de la part de tous : de la participation pour proposer des idées, en faire des politiques sociétales, gagner les débats, mobiliser les électeurs et remporter des élections.

La thèse que je présente dans « Les Assises de Nunaliq » est celle d’une démocratie libérale usée qui ne convient plus, mais aussi les fondements d’une démocratie nouvelle.  Le tome I  prépare le tome II, dans lequel je proposerai un projet de société : « La vie à Nunaliq ».  Plusieurs acteurs, du secteur associatif aux institutions universitaires, proposent des projets de société plus juste, en s’appuyant sur des principes d’équité, de solidarité, de lutte contre les inégalités et de participation citoyenne.  Mais je ne trouve personne qui développe un projet exhaustif d’un régime démocratique renouvelé en se basant sur les finalités, les principes et les valeurs universelles.  Évidemment, ce tome II ne sera qu’un essai qui, je le souhaite, suscitera la discussion.  Il en faut au moins un, pour qu’ensuite chacun puisse étaler ses meilleures idées. 

Une économie à inventer

Comme pour le régime démocratique, l’économie nouvelle devra être davantage au service du peuple.  Quoique l’entreprise privée doive continuer de jouer un grand rôle dans une économie mise à jour, l’État devra y appliquer certains postulats, dont celui selon lequel la coopération et la concurrence sont sur un pied d’égalité. 

En période de transition, la gestion collective des entreprises devra être promue, surtout là où l’entreprise capitaliste pourrait enrichir indûment ses actionnaires à cause d’une situation particulière : quasi-monopole, par exemple. Les moyens de production devront permettre une gestion toujours plus démocratique des ressources et une répartition plus équitable des profits.  L’économie nationale devra être centrée sur la soutenabilité environnementale et la satisfaction des besoins réels de la population (voir « Les Assises de Nunaliq », P. 158 à 186), plutôt que sur la croissance du PIB.  L’économie sociale et solidaire qui met l’humain et la communauté au centre de l’activité économique favorisera la propriété collective et la répartition équitable de la richesse, tout en cherchant à concilier rentabilité, impact social et développement durable.  L’économie circulaire rompra avec la logique linéaire, « extraire-produire-jeter », en favorisant la réutilisation, la réparation, le recyclage et la valorisation des ressources.  Les valeurs du capital naturel (ressources, écosystèmes) resteront, mais on devra beaucoup mieux les intégrer dans les décisions économiques.  L’économie du XXIe siècle excellera en éco-efficience.  Enfin, une composante importante en sera l’économie de fonctionnalité et de services par laquelle on privilégie la vente de l’usage ou de la fonction (ex. location, partage, abonnement), ce qui incite à concevoir des produits durables et réparables et à développer la mutualisation des biens et services, ainsi que la solidarité parmi un « Nous ».  Ce « Nous » sera en constante évolution en raison des mouvements migratoires massifs, mais les finalités, principes et valeurs, ainsi que les objectifs de chaque nation seront si clairement définis, que le désir de vivre ensemble prévaudra sur « Je me souviens ».

Conclusion

Donc, ça va aller mal avant d’aller mieux.  Pourra-t-on éviter les pires moments ?  C’est ce que je nous souhaite, chers lecteurs.  Perspicacité et bienveillance devraient nous montrer la voie, non pas à suivre, mais plutôt à ouvrir.  Au revoir et merci.

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