La lutte au gouvernement

Par Édouard G. Trépanier | Récemment, j’ai vu une émission dont le titre est « War on Government », dans laquelle Fareed Zakaria (désolé pour les références américaines, mais c’était sur CNN) démontre qu’après FDR (Franklin Delano Roosevelt, Président américain de 1933 à 1945), tous les gouvernements conservateurs ont promis de combattre l’appareil  gouvernemental en réduisant le personnel et les dépenses.  La grande majorité n’a réussi ni l’un ni l’autre.  Furieux de ne jamais y arriver, les conservateurs se sont radicalisés et leurs rivaux politiques sont devenus leurs « ennemis ».  D’ailleurs, des citoyens souhaitent la destruction pure et simple du gouvernement.  Cela nous a menés aux fausses accusations de corruption dans la fonction publique et à la tronçonneuse d’Elon Musk.

Cette émission a inspiré chez moi le petit conte suivant.

L’homme était seul.  Il se sentait observé par les dangers de la forêt.  Un peu de lumière à travers les branches.  Allons voir.  Une clairière, un étang et une jeune femme en costume d’Ève.  Ils firent connaissance et elle le ramena dans sa famille.  « Il pourra servir à la chasse », pensait le père.  Un jour, après avoir vaincu une bête à la viande généreuse, une odeur nouvelle se propage. On la suit.  Oh ! quelques humains autour d’un feu : une dizaine d’adultes et encore plus d’enfants.  Tous sont méfiants.  Mais, comme la chasse a été bonne et que l’on offre de partager, on finit par se comprendre, par s’entendre.  La première famille se joint au clan.  De cette façon, on pourra mieux se défendre contre les animaux et autres menaces.

De clans en villages et de villages en villes, la population a simplement cru, au fur et à mesure des millénaires.  On a compris que le nombre, l’« ensemble », assurait une certaine sécurité.  Pendant cette évolution, différents peuples ont pris différentes routes.  Là où on ne voulait pas se faire dicter quoi faire par une autorité quelconque, on a opté pour la collégialité.  Occasionnellement, un seigneur de la guerre, avec ses mercenaires, venait exterminer la majorité ou en faisait des esclaves.  C’était le risque à prendre pour éviter l’autorité, la justice imposée et toutes sortes de règles de plus en plus complexes.

Ailleurs, on se choisissait un chef, surtout pour la cohérence dans les moments difficiles (conflits, par ex.).  Avec la croissance démographique, des conquérants ont réussi à dominer un grand territoire.  Le peuple devait servir le roi.  Ce dernier soumettait ses vassaux en se proclamant « la voix de dieu ».  Les lois du royaume ne s’appliquaient pas au roi, puisqu’il représentait la vérité divine.  C’était simple.  Le peuple n’avait rien à dire et se contentait, toute la vie durant, de cultiver pour se nourrir et surtout, afin de payer sa dîme à l’Église, de connivence avec le pouvoir, ainsi que les impôts du roi.  Dans une situation comme dans l’autre, la force brute donnait l’exemple à ceux qui auraient été tentés de s’affranchir ou de s’enrichir.  L’Histoire nous montre qu’il y a eu des tentatives d’organisation plus humaniste, comme la démocratie de la Grèce antique et la République romaine (il y aurait aussi eu de telles initiatives en Asie et en Afrique, mais je ne les connais pas), mais, hormis ces efforts historiques, on était soit vassal ou noble de la cour royale.

Grâce à l’invention de l’imprimerie, la semence de l’éducation populaire, le siècle qu’on appelle « des Lumières » (de 1715 à 1789) donna naissance à la grande initiative collective de la modernité qu’est « l’État de droit ».  On a voulu créer une forme de gouvernement qui aurait accordé des droits au peuple, afin qu’il puisse lui-même améliorer son sort.  C’est ensuite que la littérature a cédé sa place à l’action : les grandes révolutions ; la Française et l’Américaine.  De là surgit la démocratie républicaine (rien à faire avec le parti politique américain).  Depuis lors, soit environ deux siècles et demi, on a pu observer que le bien-être et la prospérité y ont progressé de façon fulgurante par rapport à l’antiquité et en comparaison avec les sociétés encore soumises à la dictature.  Voilà bien une idée simple à garder en tête.  L’existence du gouvernement qui observe la règle de droit (par opposition à une personne qui dirige tout) a démontré non seulement son utilité, mais surtout, sa nécessité afin de poursuivre l’évolution de la civilisation. 

On se souvient de la famille seule et du clan sur son territoire, du village et plus tard de la ville.  Plus il y a de monde, moins la collégialité est efficace.  On tente d’en conserver l’idée avec le parlementarisme et la représentativité du peuple, mais on comprend qu’il faut en arriver à aboutir avec des directives (constitution, lois et règlements), sans quoi il sera impossible de garder cohésion et ordre.  Lorsque je suis né (il n’y a pas si longtemps !), il y avait 2,5 milliards de personnes sur Terre.  Aujourd’hui, il y en a 8. 

Donc, contester l’existence du gouvernement me paraît simplement être de l’ignorance de l’Histoire et de la sociologie humaines.  Désolé, les anarchistes.

Passons maintenant au sujet plus souvent débattu : celui de la taille du gouvernement.  Avec le déficit, c’est, habituellement, le sujet préféré lors des élections.  Ceux qui s’inquiètent du déficit associent souvent leur crainte à la taille du gouvernement.  J’aurais beaucoup à dire sur le déficit d’une nation qui possède sa propre devise, mais ce sera pour une autre fois.  Notre gouvernement est-il trop gros ?  La question serait plus précise si elle était ainsi posée : En avons-nous pour notre argent ?

Comme on ne va pas réinventer la roue, comparons notre gouvernement avec d’autres.  Il y a diverses façons de se mesurer : nations de taille comparable, pays aussi étendus, démocratie avec un filet social semblable, contrées aussi riches que la nôtre, société aussi heureuse que la nôtre (indices du bonheur par pays).  Avec un juste mélange de ces divers aspects, on pourrait arriver à identifier les comparables et leur nombre de fonctionnaires par 100 000 habitants, ou leur coût de la fonction publique, en pourcentage du PIB (comparaison tellement complexe, que l’OCDE préconise une marge étendue de 20 % à 45 %.  Une nation plutôt libertarienne (sans filet social) pourrait  s’en tenir autour de 15 % : essentiellement la justice, la sécurité et les infrastructures nécessaires au commerce.  On pourrait aussi prendre en compte la productivité : préférons-nous remplacer le plus de fonctionnaires possible par des machines (et logiciels) qui n’exigent pas de salaires, ou conserver plus d’humains qui travaillent et qui votent ?

Lorsque l’on parle d’établir des politiques sociales, il faut choisir les priorités, parce que peu de nations ont le pouvoir financier pour tout faire en même temps.  Un pays en croissance démographique aura besoin de plus d’enseignants, plus de donneurs de soins, plus de pompiers, de policiers, ainsi que de juges.  Un pays dont les infrastructures sont désuètes devra investir s’il veut demeurer dans la course à la prospérité.  Un pays menacé devra améliorer sa défense et recourir à ses innovateurs, en vue d’éventuels combats.  Un pays pauvre devra s’interroger sur la privatisation et ce qu’il faut garder de propriété et d’exploitation publique, en fonction du développement social et économique envisagé.  Les circonstances varient énormément.  Ce n’est pas possible de trouver un grand marqueur de la taille idéale du gouvernement.

Ce que nous savons c’est que certaines dépenses publiques, notamment celles liées à la protection des droits de propriété (qui permet l’entreprise privée), aux infrastructures (routes, transports, énergie), à l’éducation (ce qui augmente le capital humain et stimule innovation et productivité), ainsi qu’aux soins de santé (croissance durable de la capacité de travail), tout ça stimule la croissance économique.  Même si encore peu de nations l’ont compris, une offre d’assistance (services sociaux, soutien aux familles) contribue à l’inclusion sociale et à la continuité d’un progrès économique juste.  Et, pourquoi pas, opter pour une économie verte (énergies renouvelables, transition écologique) qui soutient une croissance durable tout en réduisant les impacts environnementaux négatifs (coût de reconstruction et de l’assurance) ? 

Peut-être, devrions-nous simplement effectuer une comparaison internationale aux 10 ans, et cesser de débattre de la taille du gouvernement à tout bout de champ.  Quoique la question soit valide, elle ne devrait pas nous préoccuper au point d’en faire systématiquement un enjeu électoral.

Par contre, ce qui me semble beaucoup plus pertinent lorsque nous faisons des choix électoraux, et qui a une incidence sur la taille de l’État, c’est le nombre de services qui, selon nous, devrait être offert à la population. 

L’électeur libertarien pur et dur veut limiter les services à :

  • L’armée ;
  • La police ;
  • Les tribunaux ;
  • Les pompiers (dans les quartiers riches) ; et
  • Les infrastructures trop lourdes pour l’entreprise privée.

L’électeur libertarien qui se sent un peu plus généreux voudra que les gens aient :

  • L’eau courante ;
  • Des pompiers dans toutes les agglomérations ;
  • Quelques routes régionales : et
  • Une éducation de base pour fournir les usines.

L’électeur utilitaire (utilitariste) plutôt frileux cherchera un peu plus de pérennité.  Il sera prêt à payer des impôts pour :

  • Un régime d’aide pour certaines personnes âgées ou vulnérables ;
  • Un programme de santé afin que les pauvres ne meurent pas à la porte des cliniques ;
  • Une éducation subventionnée pour les métiers utiles à l’économie ; et
  • Quelques avantages pour les vétérans qui ont combattu pour la nation.

L’électeur utilitaire, plus confiant en sa philosophie de vie, comprendra qu’une société prospère a besoin de :

  • Un régime d’aide universel pour personnes âgées ou vulnérables (malades, handicapés et démunis) ;
  • Un programme universel de santé physique et mentale (peut-être même de médicaments) ;
  • Une éducation gratuite conforme au principe des chances égales pour tous (jusqu’à 18 ans) ;
  • Une éducation subventionnée aux études supérieures ;
  • Un régime d’épargne pour les vieux jours des travailleurs ;
  • Une agence de surveillance de la qualité de l’eau et des aliments ; 
  • Un ensemble d’avantages réservés aux vétérans qui ont combattu pour la nation ; et
  • Un droit d’interférence de l’État pour mieux orienter l’économie de libre marché.

L’électeur utilitaire bienveillant a réalisé que les pays, dont les politiques nationales sont sociales-démocrates, réussissent mieux parmi toutes les économies du monde.  Il sera prêt à assumer :

  • Un régime public universel de pension pour les travailleurs, avec avantages fiscaux ;
  • Un protocole de protection du consommateur ;
  • Un encadrement public de l’exploitation des ressources naturelles ;
  • Une formule de logements à prix modiques ;
  • Une garantie fondée sur la sécurité du peuple, pour certains produits ou services, comme l’énergie, l’eau et les aliments ;
  • Un code spécifique de protection des enfants, y compris un service de garde subventionné, ainsi qu’un mécanisme de prise en charge des enfants susceptibles de difficultés d’apprentissage ;
  • Un programme de planification familiale (congés parentaux, etc.) qui favorise l’égalité hommes / femmes ; et même,
  • La protection de l’environnement, de la biodiversité et peut-être aussi des animaux domestiques.

(Extrait de « Les Assises de Nunaliq »)

Naturellement, il y aura plus de fonctionnaires dans un État social-démocrate et les taxes seront plus élevées.  Tout ça est un choix de société, le choix que nous exerçons à chaque élection, un  choix que nous pourrions aussi exercer si nous insistions pour désigner les candidats nous-mêmes, localement. 

Alors voilà, de grâce, que l’on arrête de s’attaquer à l’existence du gouvernement ou à sa taille.  Aucun parti politique n’embauchera des fonctionnaires pour ne rien faire : ce serait un suicide électoral.  Choisissons simplement le genre de société dans laquelle nous voulons vivre.  Arrêtons de nous obstiner entre nous sur des différends futiles.  Regardons davantage vers l’avant, SVP.

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