Quand le pays glisse de la démocratie à l’autoritarisme, qu’arrive-t-il ?

Par Édouard G. Trépanier | La démocratie recule dans le monde depuis plusieurs années.  Les démocraties du siècle précédent n’arrivent plus à résoudre les problèmes existentiels contemporains : dérèglement climatique — demande énergétique insuffisante (croissance et décarbonation) — érosion des sols — écart croissant entre riches et pauvres —, etc. En conséquence, l’autoritarisme gagne du terrain. 

En 2024, la nation la plus puissante au monde choisira entre la démocratie et le fascisme.  À quoi bon tenter de faire comprendre à l’électeur typique que la démocratie, pour laquelle certains parmi nos pères et nos grands-pères ont donné leur vie, est une forme de gouvernance en péril ?  On n’enseigne même pas ce concept à l’école.

Dans cette infolettre, je cherche à représenter, de façon concrète, les changements qui se produiraient dans la vie quotidienne du citoyen, si la démocratie s’effilochait.  Si vous décelez un peu de sarcasme, veuillez m’en excuser. 

Le soleil se lève et les petits oiseaux chantent encore.  Des œufs au menu.  Rien ne sert d’écouter le bulletin de nouvelles, car il vante les déclarations et les actions du Chef de l’État.  Si t’es un homme blanc, t’es pas trop inquiet de te déplacer pour aller au travail.  Par contre, si tu as un peu de couleur, des yeux bridés, une barbe, tu n’as pas l’air d’un « vrai  gars » ou si t’es une femme; là c’est un peu plus énervant.  Essais de te déplacer en groupe : pas tout(e) seul(e).

Rendu au travail, tu t’aperçois que certains sont absents.  La rumeur est qu’ils ont été congédiés.  L’employeur n’accorde plus de passe-droits.  Celui qui rouspète contre le pouvoir doit assumer ses bêtises.  Fini les remarques sarcastiques ou ambiguës.  L’entreprise privée cherche à mieux se protéger des éventuelles foudres du pouvoir.  Si on te congédie, bonne chance avec les recours à ta disposition. 

En revenant à la maison, tu vois de plus en plus de gens se faire demander leur papier d’identité.  Mais comme t’es un homme blanc, « t’inquiète ».

Depuis les élections, l’un des premiers droits qui s’est envolé, c’est celui de la vie privée.  Pourquoi s’en faire : on sait bien qu’on est épié, mais comme on n’a rien à cacher…

De plus en plus, de nombreuses rumeurs courent :

  • Les étrangers sans papier (et certains avec, mais pas à jour) se font déporter en passant par un camp spécial, où on les détient ;
    • Plusieurs femmes se font harceler par des voyous… et même par des policiers ; Les amis du Chef obtiendraient les postes importants, mais bon, eux ou d’autres… Tant que tu n’as pas besoin d’une protection quelconque du citoyen, du consommateur, du travailleur, etc.Des pays qu’on avait comme alliés dénoncent maintenant certaines décisions de notre gouvernement, à propos des immigrants ou autres droits de la personne.  Qu’ils se mêlent de leurs affaires ! Les fonctionnaires ou consultants en science n’ont plus de droit de parole en public et, tant qu’à y être, en privé.  Même l’agence d’approbation des médicaments ou de la surveillance des aliments doit faire approuver ses publications par le bureau du Chef ;On entend dire que ceux qui obtiennent des contrats du gouvernement doivent faire un petit retour (kickback) en remerciement au Chef (sans oublier ceux qui collectent en son nom).  Le Chef, lui-même, favorise les compagnies qu’il connaît bien.  Bien sûr, il se construit encore des routes, des ponts ou autres infrastructures, mais la différence, c’est qu’il faut prévoir les coûts de l’assurance… prodiguée par le Chef ;
    • Avec le temps, la qualité des services publics semble décliner.  On a déjà privatisé certaines agences publiques, une bonne partie de l’éducation et bientôt, la santé.  Les gens fortunés ne semblent pas s’en plaindre.

Les prix grimpent parce qu’il ne reste plus beaucoup de travailleurs pour les récoltes, et parce qu’il y a des tarifs contre tous ces pays qui nous détestent.  Mais bon, on peut se débrouiller avec des patates, des carottes et des pommes.  Le coût des importations (fruits, appareils électroniques, etc.) commence à t’agacer.  C’est pourquoi le travail au noir te tente, mais comme chacun surveille l’autre, c’est très risqué de déjouer l’État.

Le droit des femmes à recevoir des soins médicaux s’est resserré.  Les moyens de contraception sont plus difficiles à trouver et l’avortement n’est pratiqué que clandestinement.  On comprend que le Chef préfère que les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants. 

Les médias locaux et nationaux ne parlent pas tellement de tout ça.  La télévision publique est été fermée, il n’y avait pas assez d’écoute pour cette dépense d’argent du contribuable.  Adieu les journalistes « fouineux » payés par l’État.  Il te reste les réseaux sociaux.  Pour les journalistes qui persistent, le Chef les a baptisés : « ennemis du peuple ».  Les médias « contestataires » sont régulièrement fouillés par la police.  Le pouvoir les accuse d’être à la solde d’intérêts étrangers.  Bizarre, c’est devenu facile de trouver les adresses personnelles et les numéros de cellulaire des journalistes.

Les jeunes et les adultes, qui croient que le climat change parce que l’humain pollue,  devraient oublier leur idéologie de protection de l’environnement.  De toute façon, les mots « changements climatiques » sont disparus du discours public, des sites web, et le gouvernement s’assure, à l’occasion, que le bon citoyen évite ce genre de sujets dans ses discussions privées.  Pourquoi se poser des questions ?  Le Chef de l’État aura les bonnes réponses. 

Les agences de protection de l’environnement, du citoyen ou des autres pleurnichards existent encore, mais leur budget a été coupé à l’os.  Évidemment, on continue de donner des amendes à ceux qui jettent des déchets à la rue, mais pour ceux qui déversent des tonnes de pétrole dans la rivière, c’est juste dommage.  Les résidents iront simplement chercher l’eau ailleurs. 

Si une usine ou un port de mer nous empoisonne, on dirait que les outils pour mesurer la qualité de l’air sont introuvables.  Comment revendiquer ?  D’où vient la maladie dans sa communauté ?

Par contre, la lutte au crime progresse.  La canaille qui s’en prend aux commerces ou aux propriétés de bien nantis se fait arrêter par la police.  Il n’y a pas beaucoup de suivi.  On entend plus parler de ces petits brigands.

Quand le temps vient de payer ses impôts, c’est plus simple qu’avant.  Il n’y a plus d’exemptions, de déductions ou de surcharges pour les programmes sociaux.  Tu déclares absolument tous tes revenus et le fisc va s’occuper du reste.  Tout le monde sait que le collecteur d’impôt travaille pour le Chef.  Il s’en sert d’ailleurs pour punir ceux qu’il appelle la vermine.  Curieux, les gens riches acceptent probablement de contribuer pleinement en payant leurs impôts, car on n’entend plus parler d’évasion fiscale.

Bien sûr, il y a encore des élections, mais le Chef est tellement aimé qu’il récolte 80% des suffrages.  D’une fois à l’autre, tu sais quel parti (unique) encourager.  Bon, un moment donné, ça ne te tente plus d’aller voter.  Un problème de moins : c’est fatigant, choisir un candidat ou un parti politique.

On dirait qu’il y a moins de nouvelles entreprises qui ouvrent.  Ouais, ça s’explique : les investisseurs s’inquiètent (ce qui était légal hier pourrait ne plus l’être).  En plus, il faut que toutes les initiatives passent par le Chef pour recevoir une assurance que le « business » va bien aller.  Naturellement, l’assurance, ça coûte de l’argent.

Le budget des universités est radicalement réduit, mais ce genre de chose ne t’intéresse absolument pas.  Les étudiants ont plus de difficultés à trouver des données factuelles sur les changements climatiques, sur les effets sociaux de la multiplication des armes parmi les civils ou concernant tout autre sujet qui pourraient porter de près ou de loin à controverse.  De toute façon, qui voudrait des experts et des savants, alors que le Chef sait ce qui est bon pour nous. 

Occasionnellement, quand la nostalgie te prend, tu te souviens de l’époque où la culture : les paroles de chansons par exemple, pouvaient t’amener à rêver ou à t’arrêter brièvement pour songer à ton sort.  Mais bon, inutile de se laisser distraire.  C’est drôle, tu as moins le goût de sortir te balader ou d’aller magasiner au centre commercial.  Le soir, plus question de se mettre le nez dehors : avec les gangs qui s’en donnent à cœur joie, tu ne vas pas prendre des risques inutiles.  C’est juste si tu as des ados que tu es vraiment inquiet.  La maman fait des crises d’angoisse.  Les jeunes et les minorités ne semblent pas céder facilement aux restrictions concernant leur liberté et leur intention de se faire reconnaître.  Mais comme la police obéit au Chef, les affrontements se multiplient.  C’est pas jojo la pagaille.  Des vigiles se promènent dans la rue, mais ils sont un peu difficiles à différencier avec les gangs de scélérats.  Tu ne sais plus ce qui est réel et ce qui l’est moins.

Un moment donné, tu te rends compte que le grand Chef fait à peu près ce qu’il veut, sans trop s’enfarger dans les principes de morale ou d’éthique.  Ça commence à déteindre sur tous le monde.  Pourquoi un garagiste ou un ouvrier de la construction (ou de tout autre métier) devrait-il être honnête ?  En masquant les bobos, on peut faire plus d’argent.  Tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? 

Tu n’aimais pas la chicane politique à la télé et dans les médias, mais maintenant, les batailles, elles sont dans la rue.  Honnête citoyen, tu commences à en avoir ras le bol de rester chez toi.  La liberté que tu réclamais, elle devient vraiment lourde.

Inévitablement, il arrivera un moment où tu ne seras plus content.  Mais, il ne faudra pas trop en parler.  Tes amis pourraient saisir l’occasion de te dénoncer, afin de recevoir certains avantages de la part du pouvoir.  D’ailleurs, certains mots sont sortis de ton vocabulaire, car les prononcer, ou les écrire, déclencherait une surveillance directement sur toi.  Quand il n’y a plus de nuances, il faut savoir de quel côté on se range. 

Des gens autour de toi murmurent à propos de rencontres secrètes pour s’opposer au gouvernement.  Au bout d’un certain temps, c’est tout un mouvement souterrain qui semble s’organiser et s’entraider.  Tu sens le besoin de t’impliquer, mais tu as peur de l’infiltration par des agents du pouvoir.  Ce serait terrible pour toi et tragique pour ta famille.

Le Chef devient irrité de voir le désordre dans la rue.  Ça pourrait enflammer l’opinion publique et, de toute façon, ça paraît mal auprès de ses richissimes amis.  A-t-il vraiment le contrôle ?  Alors, il demande à l’armée de régler la situation une fois pour toutes.  Mais il y a des militaires qui refusent l’ordre de tirer sur leurs concitoyens.  Un schisme surgit dans le rang des forces.  Certains se rappellent la constitution et les droits de la personne, même s’ils ont reçu une formation militaire.

Un moment donné, des tireurs d’élite règlent leur compte avec les récalcitrants et d’autres avec l’autorité corrompue.  Les camps se radicalisent.  Il n’y a plus d’endroits sécuritaires.  Et dire que tu trouvais ça agaçant, les débats de la démocratie. Chers(ères) amis(es) lecteurs(trices), quoique la confiance envers ceux qui nous dirigent, y compris envers la démocratie, soit en déclin; ne nous laissons pas submerger par les émotions ou le stress.  C’est le temps de festoyer avec la famille et les amis(es).  Je vous souhaite un magnifique temps des Fêtes à penser à autre chose que les grands problèmes dans le monde.  Se reposer et se distraire, une fois de temps en temps, ça donne une énergie nouvelle.  On en aura besoin, car 2024 annonce encore plus de dislocation sociale.  Comme décrit dans « Les Assises de Nunaliq », nous devrons redoubler d’efforts pour convaincre notre entourage des bienfaits de la démocratie et des moyens de l’améliorer.  Nous avons encore cette liberté, Dieu (n’importe lequel) soit loué

2 réponses
  1. Bernard Bricault
    Bernard Bricault dit :

    Comment faire pour ne pas se rendre à notre perte de cette démocratie,
    Pour moi, il faut que nos gouvernements travaillent :
    – Pour 100 % de la population et n’ont pas pour seulement les 30-40 % qui les ont fait élire,
    – Il faut investir dans l’éducation, il n’est pas normal que dans notre société un enseignants à un salaire moindre qu’un policier ou un plombier.
    – Pour la Santé, il faut mettre de l’ordre, enlever les contingences dans les universités pour former plus de médecins et d’infirmières ; contingences demandées par le collège des médecins et d’infirmières. Et surtout mettre les dirigeants des hôpitaux responsables de l’efficacité et la productivité de leur établissement.
    – Il faut régler les inégalités, les riches sont de plus riches et les pauvres encore plus pauvres. (Comment expliquer aux pauvres qui ne sont pas capables de se nourrir aujourd’hui et que toutes les grandes chaînes d’épicerie ont fait des profits records pendant une augmentation majeure de l’inflation alimentaire.
    – La politique étrangère doit se faire selon les valeurs humanitaires que nous avons comme société et non pas que selon que l’ami fait la guerre à un autre pays, sans tenir compte des droits humanitaires ; Dans le cas d’Isdrael et Gaza, comme citoyen canadien et américain nous avons pas le droit d’être pour la cause Palestinienne, pas le droit de marcher pour leurs droits,

    Donc, comme démocratie nous avons beaucoup de dossiers à régler et rapidement

    Bernard Bricault

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  2. Édouard Eddy Trépanier
    Édouard Eddy Trépanier dit :

    Merci Bernard pour ce commentaire.
    Je suis 100% d’accord avec ce que vous soulevez. Ce sont des questions d’actualité qu’il faut régler. J’essaie d’être, comme disait quelqu’un que nous avons connu, à 40 000 pieds d’altitude. Ce pays imaginaire, Nunaliq, devrait pouvoir mieux affronter ces problèmes et bien d’autres.

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