UN NOUVEAU PARTI POLITIQUE ?

Par Édouard G. Trépanier | « Les Assises de Nunaliq » décrit les considérations à prendre en compte pour parvenir à la démocratie 3.0, celle d’une société du XXIe siècle.  Est-ce que les partis politiques actuels s’adonnent à un autoexamen suffisamment rigoureux pour être effectivement à jour ?

Le libéralisme est une « doctrine économique et politique qui privilégie l’individu et sa liberté, ainsi que le libre jeu des actions individuelles conduisant à l’intérêt général. » (Larousse)  En conséquence, les partis libéraux adoptent les valeurs suivantes :

  • Les libéraux sont progressistes en affaires ;
  • Libertariens timides, ils acceptent que les programmes sociaux (santé universelle, protection du consommateur, sécurité au travail, équité raciale et des sexes, ainsi que protection des plus vulnérables) découlent de la croissance économique et soient financés par une taxation progressive ;
  • En économie, ils sont protectionnistes au préalable, mais prêts à considérer le libre-échange.  Ils reconnaissent qu’une économie se porte bien lorsque la classe moyenne croit, ce qui contribue à réduire certaines inégalités ;
  • Ils s’affichent ainsi comme équilibriste, entre l’économie et le social, prêts à réglementer un marché libre, lorsque l’intervention devient nécessaire ; 
  • Les libéraux favorisent les libertés individuelles plus que les libertés collectives, y compris le multiculturalisme qui met toutes les cultures sur un même pied d’égalité, protégeant ainsi les minorités ethniques et religieuses.  Ils sont donc ouverts à l’immigration ;
  • Ils préfèrent s’entourer d’institutions souples qui n’imposent pas une morale en particulier. Par exemple le libéral n’intervient pas dans l’activité sexuelle d’adultes consentants ;
  • Ils sont défenseurs de la démocratie libérale, basée sur l’intégrité de l’exercice des élections aux quatre ans, et s’assurent du droit pour tous de voter.  Ils insistent, à l’occasion, pour que l’élection soit honnêtement financée.  Leur vision de la démocratie s’appuie sur la suprématie du Parlement ou du gouvernement (là où la séparation des pouvoirs est de mise) ;
  • Le libéral préconise la séparation de l’État et de la religion et il promeut la paix dans le monde ;
  • Généralement rationnel quant à la science, il veut bien protéger l’environnement, mais sans trop nuire aux affaires ;
  • De gestion publique rigoureuse, les libéraux sont prêts à faire des déficits lorsque cela semble bon pour l’intérêt public ; et
  • Ce qui précède leur vaut d’être perçus comme centristes qui arrivent à regrouper plusieurs  tendances, souvent pour des raisons électorales.

Le conservatisme, lui, est d’abord une doctrine économique.  D’un point de vue social, politique, moral, culturel et religieux, il se pose en réaction au progressisme des libéraux. Le conservateur prône la préservation du statu quo ou le retour à une situation passée.  En toute circonstance nouvelle, il privilégie la prudence tempérée selon le dicton : « Les maximes anciennes tendent à la vertu » (Montesquieu).   Certes, il préconise un maximum de libertés individuelles, mais rendu au pouvoir, il s’empresse souvent de les limiter au nom de la loi et l’ordre ainsi que d’une moralité du moment.  Selon les conservateurs, le peuple n’a pas de finalité éthique.  À cause de leur pessimisme sur l’avenir de l’humanité, ils doivent maintenir l’ordre politique hiérarchisé pour faire face aux dangers qui se présentent et à l’improbabilité de l’autonomie, de la liberté et de l’émancipation humaine.  En conséquence, les partis conservateurs adoptent les valeurs suivantes :

  • Le salut vient de la croissance économique, le libre-échange et le ruissellement (trickle down) sont des outils du succès ;
  • Libertariens dont l’intensité varie selon le contexte économique et social, ils sont particulièrement sensibles à tout éventuel déficit pour lequel la solution est automatiquement l’austérité et les coupures de financement de programmes sociaux ;
  • Comme pour les programmes sociaux offerts, le conservateur voit en l’immigration une faveur accordée par son autorité ;
  • Malgré que la modernité contienne délire et excès, le conservateur reconnaît certains bienfaits à l’égalité.  Par contre, il craint comme la peste un égalitarisme radical ;
  • Fidèle à la monarchie, il est souvent centralisateur et favorise le militarisme, y compris la démonstration de force afin de dissuader l’éventuel ennemi ; 
  • L’autoritarisme est considéré comme un moindre mal, lorsqu’il devient utile ; 
  • Pour affaiblir ses rivaux politiques qui, à ses yeux, se transforment en ennemis, il n’hésitera pas à utiliser les pouvoirs de l’État, dont le fisc ; et
  • Comme son principal parti d’opposition, les libéraux, a plus de flexibilité d’élargir sa base d’électeurs au besoin, il reste au parti conservateur le rapprochement avec les traditionalistes, les réactionnaires, les fondamentalistes religieux ou autres et les capitalistes débridés, que j’appelle « Titans » dans « Les Assises ».  Si ce n’est pas suffisant pour gagner les élections, le conservateur pourrait délaisser le pragmatisme en s’associant à des groupes extrémistes : anti-immigration, racistes, fascistes, misogynes, obscurantistes et même, complotistes.

Ces deux partis traditionnels (libéraux et conservateurs) représentent souvent la seule dynamique politique dans laquelle le public peut exercer son choix.  C’est le cas aux États-Unis, par exemple.  Ces dernières années, pour bien des raisons, la mouvance sociale a fait voler en éclat les certitudes qui s’évanouissent sous nos yeux.  Les personnes les plus fragiles à l’absence de stabilité (repères perdus) raffermissent leur position de refus du changement.  Dans ce contexte, les libéraux deviennent économiquement plus libertariens et les conservateurs se réfugient vers des postures plus radicales. C’est ainsi que les partis traditionnels glissent ensemble vers ce que plusieurs appellent « la droite », ce qui donne l’occasion à de nouveaux partis de naître.  On peut voir apparaître des partis encore plus réactionnaires qui souhaitent revenir en arrière dans le temps alors que, plus « à gauche », des partis (plus ou moins récents) recherchent le changement. 

Ces derniers se présentent souvent comme un parti politique d’idéologie ou à mission unique.  Ce genre de parti crée sa propre sphère dans laquelle il tente de rassembler suffisamment d’électeurs.  Les partis travaillistes ont comme objectif premier de défendre le travailleur exploité par le capital.  Ils s’appuient sur la dichotomie marxiste de l’exploité et de l’exploiteur.  Dans certains pays, le parti vert remporte des succès considérables, mais pratiquement jamais le pouvoir.  En effet, un parti vert au pouvoir mettrait en œuvre de nombreuses mesures visant à protéger l’environnement et la biodiversité tout en combattant la pollution.  Mais cela n’est pas tellement rassurant pour le développement économique, les perspectives de politique étrangère, le maintien d’une force de l’ordre (police et armée) suffisante pour garantir la sécurité et tous les autres aspects de la vie qui comptent pour le peuple.  Occasionnellement, un parti préconise la souveraineté de sa région, sa province ou son canton.  Certains ont fait la démonstration de leur capacité de gouverner, mais pas tous.  Un parti religieux ou antiavortement serait probablement capable de réunir de nombreux électeurs dans certains pays, mais encore là, on serait porté à croire qu’un tel parti serait autoritaire en vertu de la loi et l’ordre. Après l’interdiction aux femmes de terminer une grossesse, pourquoi ne pas poursuivre son envol vers la réduction d’autres libertés individuelles, la fermeture des frontières aux immigrants ou le mépris de certaines minorités comme les LBGTQ+ ?  Ces partis politiques à mission unique ont de la difficulté à se faire valoir comme soucieux des droits de la personne et à s’identifier comme véritablement démocratiques.  C’est probablement leur mission première qui jette de l’ombre sur l’assurance d’une bonne gestion de l’État.

En somme, les partis politiques actuels ne semblent pas adaptés au siècle présent et ne permettent pas de prendre la route vers Nunaliq.  Alors, faut-il créer un nouveau parti politique ?  Un parti dont l’émergence même répond à la question : Quel genre de société voulons-nous ?  Un tel parti politique devrait promouvoir les valeurs suivantes :

  • Coordination du développement d’un projet de société entériné par le peuple, dans un climat de confiance mutuelle, la majorité voulant améliorer son sort, non seulement économiquement, mais aussi socialement;
  • En démarche constante vers une démocratie participative et inclusive, de façon à ce que le peuple sente que son point de vue compte et que chacun des citoyens joue un rôle dans cet avancement.  Une telle démocratie s’appuie sur la souveraineté du peuple, pas du gouvernement;
  • Progressiste et utilitariste (par opposition à libertarien), ce parti politique mutualiserait (répartir la responsabilité entre les membres d’une collectivité) les programmes sociaux offerts à meilleur coût, car prodigués de façon universelle;
  • La foi envers les règles du marché, selon un encadrement social qui replace l’économie au service de la société, tout en préservant la saine concurrence visant à susciter l’innovation et la créativité.  Les règles du marché n’étant pas toujours suffisantes pour atteindre les objectifs de mieux-être du public, ce parti politique serait interventionniste, mais seulement lorsque nécessaire et dans le cadre de règles déjà convenues;
  • La poursuite du bonheur, à titre de droit pour tous (contrairement aux É-U), y compris les mesures incitant à s’engager sur cette route.  Évidemment, on parle ici davantage du bonheur collectif.  Mais le bonheur personnel est beaucoup plus à la portée de chacun lorsqu’une personne vit dans une société heureuse (voir les critères dans « Les Assises de Nunaliq »).  Qu’il soit collectif ou personnel, le bonheur tient largement à la satisfaction des besoins humains, comme décrit dans la pyramide d’Abraham Maslow.  C’est ainsi qu’on peut arriver à créer une société si engageante, excitante et invitante que les peuples du monde entier souhaiteront s’y joindre;
  • Tous les principes, valeurs et objectifs de l’État ne sont pas sur un pied d’égalité.  Certains sont plus pressants, d’autres sont plus importants, et l’on doit les traiter selon le meilleur ordre de priorités, non pas selon les événements populaires du jour;
  • Les libertés, fondamentales ou non, sont toutes relatives, leurs limites étant le fruit d’une convention entre personnes de bonne volonté, dans un contexte où les droits collectifs sont aussi importants que les droits individuels;
  • Une vision égalitaire sans être égalitariste.  « Égalitaire » signifie qu’il y aura encore des riches et des pauvres, mais que l’écart qui les sépare sera réduit;
  • Une nécessaire transition vers une économie plus associative et inclusive.  L’économie associative cherche à concilier activité économique et équité sociale par exemple par le commerce équitable, l’épargne solidaire et l’investissement propre. Depuis longtemps, les mouvements coopératifs en sont la manifestation.
  • Un enchâssement constitutionnel qui précise la relation entre l’économie et l’administration publique, de façon à ce que les investisseurs n’aient jamais de mauvaises surprises;
  • Universaliste, tous doivent contribuer et tous peuvent bénéficier, par opposition aux régimes qui compensent les perdants et punissent les gagnants.  Les programmes conçus pour des groupes précis contribuent d’ailleurs à les stigmatiser;
  • Le courage d’un tel parti politique qui ne balaie pas sous le tapis nombre de préoccupations, certaines devenues des problèmes considérables.  On a qu’à observer l’action des pays qui, depuis la fin du siècle précédent, disent combattre le dérèglement climatique.  La tendance des partis traditionnels à pousser vers l’arrière-scène tous les sujets complexes, difficiles à comprendre ou pour lesquels on n’a pas toutes les réponses, nous place dans un attentisme de la catastrophe;
  • La reconnaissance de la nécessité d’un coup de barre en environnement et d’un encadrement des technologies dites intelligentes;
  • L’engagement pour le long terme, au pouvoir comme dans l’opposition.  Les peuples deviennent tièdes, quand on parle de démocratie, entre autres parce que tout le monde comprend que l’objectif premier des partis traditionnels est de prendre et de garder le pouvoir, soit gagner les prochaines élections.  Les politiciens deviennent alors des professionnels de l’élection, de la propagande et de la manipulation.  Leur préoccupation véritable ne dépasse presque jamais la durée de leur mandat.  Comment leur faire confiance quand notre bien-être et celui de nos enfants sont au premier chef ?  L’avenir de la famille, du pays et de la Planète s’échelonne sur des années et des décennies, pas sur 4 ans; 
  • L’identité et l’immigration sont des sujets qu’un parti politique ne peut plus éviter, car les communications électroniques, le transport moderne et les changements climatiques vont nécessairement engendrer des mouvances intenses et constantes des pays en difficulté vers les pays dirigés démocratiquement, dont l’économie est florissante.  Dans ces circonstances devenues permanentes, ce parti politique acceptera de circonscrire une identité propre au peuple, identité qu’il faudra ensuite sauvegarder en acceptant un maximum d’immigrants qui seront bien accueillis selon une politique d’interculturalisme (rejet du multiculturalisme).  Cela signifie que les nouveaux arrivants sont non seulement pris en main, mais aussi pris par la main au travers des dédales de l’administration publique, des difficultés d’apprentissage de la langue, de l’accès à l’emploi, cela selon les marqueurs culturels de l’hôte et son ouverture aux meilleurs aspects de la culture des arrivants;
  • Devoir de fournir explications et démonstrations des véritables enjeux qui motivent les décisions de l’État, sans omettre les activités des forces du statu quo qui utilisent tous les trucs pour convaincre le peuple de ne pas participer.  Ainsi plus transparent, ce parti politique expliquera toujours ses actions de façon à ce que le peuple comprenne et ait l’occasion d’accepter les décisions, surtout celles qui sont impopulaires.  C’est ainsi qu’il n’y aura plus de campagnes de crainte, par exemple sur la peur du déficit et l’austérité qu’on a voulu faire avaler au peuple; et
  • Adhésion aux traités universels, en particulier le respect des droits de la personne et des peuples récents ou autochtones.  D’ailleurs, ce parti alliera la nation à la communauté des démocraties internationales assemblées aux Nations Unies, de façon à ce que Nunaliq soit reconnue contributrice à l’avancement de la civilisation.

Quel nom donneriez-vous à ce parti politique ?

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