Dictature c. Démocratie : épisode « M »
Par Édouard G. Trépanier |
L’objectif ultime de mon entreprise, amorcée avec « Les Assises de Nunaliq », peut se résumer ainsi : la défense de la démocratie et l’amélioration, devenue nécessaire, de sa réalisation. C’est pourquoi je tente ici, en un seul article au lieu de trois, d’amener un jet de lumière sur un théâtre régional de guerre : dictature contre démocratie.
La guerre en Ukraine se prépare de longue date. Son instigateur sait que la venue de la démocratie à la porte de son royaume, surtout lorsque les sujets, de part et d’autre comprennent une même langue, constitue une menace à son pouvoir personnel. Alors, Poutine a enclenché une palette d’activités visant à combattre la démocratie, à la fois à sa frontière, et au cœur du protecteur des démocraties. Mission russe : épisode « M ».
Paul Manafort est un lobbyiste américain qui a défendu les intérêts des présidents Gerald Ford, Ronald Reagan et George H.W. Bush (le père). Son bureau de consultation à Washington, Black, Manafort, Stone and Kelly (BMSK), s’affaire à fournir des renseignements privilégiés au président américain en poste et à proposer des tactiques politiques plutôt téméraires, inspirées des leaders autocrates : par exemple, la provocation outrageuse qui crée une base d’électeurs fanatiques. Rappelons que Roger Stone a été reconnu criminel à la solde de Trump et pardonné par le président complice. Pendant les années 1980 et 1990, BMSK est conseiller pour, notamment, un groupe rebelle angolais, le dictateur philippin Ferdinand Marcos, ainsi que pour la terreur zaïroise Mobutu Sese Seko. Au début des années 2000, il devient conseiller d’un natif du Donetsk qui deviendra plus tard président de l’Ukraine, Viktor Ianoukovytch et, en 2016, conseiller, puis président, de la campagne présidentielle de Donald Trump. L’année suivante, le procureur spécial Robert Mueller annonce des poursuites judiciaires à l’encontre de Paul Manafort pour évasion fiscale, blanchiment d’argent, fraude bancaire, non-déclaration d’un compte bancaire étranger ainsi que pour avoir agi en tant qu’agent non enregistré du gouvernement ukrainien.
Depuis le début des années 2000, le peuple ukrainien exige un gouvernement démocratique. Vers 2005, l’oligarque russe de l’aluminium et pro-Poutine, Oleg Deripaska, présente Paul Manafort à quelques politiciens ukrainiens qui préfèrent l’autocratie russe à la démocratie. Quelques années plus tard, Manafort s’implique dans la course présidentielle de Viktor Iouchtchenko, apparemment un proaméricain, car marié à une ex-employée du Secrétariat d’État de Washington, et perçu comme un réformiste pro-démocratie. Pendant sa campagne, Iouchtchenko s’engage même à joindre l’Union européenne ainsi que l’OTAN. On imagine les vagues que cela crée au Kremlin qui commence à remettre cette tactique en question. L’élection produit des résultats très contestés, mais, somme toute, favorables à Iouchtchenko. Malgré les milliers de protestataires assemblés à la Place de l’Indépendance (« Maidan square ») de Kiev, la cour déclare Iouchtchenko victorieux.
À la suite à ce gâchis électoral, Manafort écrit à des proches de Poutine qu’il faut restaurer la confiance du peuple au moyen d’un parti politique des régions ukrainiennes présidé par Iouchtchenko, et recommencer l’élection, de façon à gagner la confiance des pays de l’Ouest (l’Europe et les États-Unis). « Nous croyons que ce modèle de gouvernement ukrainien bénéficiera au pouvoir du président russe, et sera perçu comme approprié en Ukraine », dit-il. Pour préparer cette reprise d’élection, Manafort fait venir un consultant américain en stratégie électorale, ainsi qu’un agent russe stratège en apparences électorales : un certain Konstantin Kilimnik (Éduqué à l’Académie militaire soviétique des langues, Kilimnik deviendra interprète, résident des États-Unis, et même conseiller pour certains sénateurs républicains. Les Services secrets américains l’ont accusé, en mars 2021, d’avoir promu de la désinformation sur le président Biden. Le ministère du Trésor l’a sanctionné pour avoir transmis des renseignements sensibles à la Direction générale des renseignements de l’État-Major des Forces armées de la Fédération de Russie, dont certains fournis par Manafort. De nos jours, Kilimnik vit paisiblement dans sa résidence de deux millions de dollars près de Moscou). Mais voilà que, pendant cette seconde campagne, on tente d’assassiner Iouchtchenko par empoisonnement, laissant entendre que le Kremlin veut s’en débarrasser. Cet événement donne l’impression au peuple ukrainien qu’Iouchtchenko est un véritable réformateur. Il gagne ses élections. Le peuple ukrainien qualifiera cette victoire de « Révolution orange ».
Ce soulèvement, issu d’une supercherie, renforce le pouvoir de Manafort en Ukraine. Mais, au lieu de participer à l’unité du pays, Manafort aurait saisi toutes les occasions pour semer la dissension entre les Ukrainiens de l’ouest et ceux de l’est et du sud, ces derniers étant plutôt russophones. À cause de conflits à l’intérieur du parti au pouvoir à propos du fait que les réformes promises n’ont pas lieu, et parce qu’Iouchtchenko emprisonne ses opposants politiques, y compris les dirigeants de la Révolution orange, et parce qu’il muselle les médias avec une loi-matraque sur la diffamation, Iouchtchenko perd le pouvoir en 2010 devant un autre Viktor, Ianoukovytch celui-là.
Soutenu par Karl Rove (Secrétaire général adjoint de la Maison-Blanche de 2001 à 2006 sous George W. Bush) et James Carville (stratège politique aux États-Unis ayant œuvré dans 23 autres pays), Manafort se métamorphose en ministre fantôme des affaires étrangères ukrainiennes, et continue de vivre comme un pacha dans la luxure d’un gouvernement corrompu.
Vers la fin 2013, Poutine fait pression sur Ianoukovytch qui se distancie de l’Europe et conclut des ententes avec la Russie. Les protestataires ukrainiens occupent à nouveau la Place de l’Indépendance et la répression du gouvernement fait des douzaines de morts. Ianoukovytch s’enfuit à Moscou en février 2014. Poutine déclare alors que ce sont des étrangers de l’Ouest qui ont fait tomber Ianoukovytch et il profite du chaos pour envahir subrepticement la Crimée. C’est dans ce contexte de polarisation du peuple que Poutine lance une opération secrète de désinformation sur le statut des Russophones en Ukraine, permettant ainsi de renforcer un mouvement séparatiste naissant dans les régions du Donbass et du Louhansk. L’armée russe entretient des liens serrés avec ce mouvement. Rappelons que la Crimée importe pour Moscou à cause de ses ports, civil et militaire, de même que l’est de l’Ukraine à cause de son industrie métallurgique dont la Russie et l’Europe dépendent. Poutine utilisera ces séparatistes à la fois comme chair à canon (devant une faction de l’armée ukrainienne) et comme pauvres oppressés qu’il faudrait sauver pour des raisons humanitaires.
Plus près de nous, lorsqu’Hillary Clinton accepte la nomination à la chefferie du Parti démocrate, le 16 juillet 2016, Paul Manafort reçoit un courriel de Kilimnik, toujours associé de son bureau de relations publiques de Kiev, lui demandant une rencontre urgente. Elle a eu lieu dans les jours suivants, au sommet de la Trump Tower de New York. Kilimnik voulait parler d’un plan secret appelé « Marioupol ». Poutine entend créer une république indépendante de l’Ukraine comprenant toute la région industrielle, ce qui lui conférerait un pont avec la Crimée et les ports de la Mer noire. Le nouveau leader de cette région serait Ianoukovytch (encore en exil à Moscou). Lors de cette rencontre « au sommet », on discute expressément du fait qu’une présidente Clinton poursuivrait la politique étrangère américaine visant à conserver une Ukraine unie, souveraine et sur la voie de la démocratie, alors qu’un président Trump serait plus ouvert au plan Marioupol. À l’époque, personne ne croyait que Trump allait gagner ses élections. Afin de changer la donne, il fallait influencer les électeurs de certains États capables de fournir suffisamment de Grands Électeurs (collège électoral) pour obtenir une victoire Trump. Afin d’y arriver, Manafort communiquerait les sondages internes du Parti républicain à Kilimnik (Moscou) de façon à ce que le Kremlin puisse mieux cibler la désinformation sur Clinton. D’ailleurs, cette campagne de « salissage » aurait tellement bien fonctionné, que Poutine a ensuite entrepris d’exploiter la division politique dans le but d’affaiblir cette démocratie, en braquant les Américains les uns contre les autres.
Manafort passe à l’action, se fait embaucher, sans salaire, par la campagne présidentielle de Trump et se met à passer les renseignements privilégiés directement à Kilimnik, Ianoukovytch et Deripaska (l’oligarque de l’aluminium). Rappelons que pendant la campagne électorale, Trump semblait avoir de bonnes communications avec Poutine. Un moment donné par exemple, Trump a invité publiquement la Russie à pirater les courriels d’Hillary Clinton, ce qui fut fait et livré pratiquement le lendemain. Trump annonçait déjà qu’une fois élu, il reconnaîtrait la Crimée comme faisant partie de la Russie. Enfin, dès que Manafort a quitté la campagne de Trump, un registre secret en Ukraine a révélé que le tripoteur aurait touché diverses sommes totalisant 12,7 M$. Après son départ officiel, Manafort continuait d’être conseiller de Trump, mais en coulisse.
C’est en avril 2021, dans un tel contexte, que le comédien un peu naïf, Volodymyr Zelensky, arrive au pouvoir. Le nouveau gouvernement ukrainien communique à la Maison-Blanche de Trump qu’il n’a rien trouvé contre les Biden. Trump congédie l’ambassadrice en Ukraine Marie Yovanovitch qui mettait les bouchées doubles pour combattre la corruption. Dans une conversation téléphonique maintenant publique, Trump met toute la pression sur Zelensky pour trouver des malversations de la part des Biden, s’il veut avoir des armes. L’incorruptible Zelensky ne cadre pas dans le plan Marioupol. Le plan sur pause trop longtemps, Poutine attaquera militairement toute l’Ukraine le 24 février 2022.
Ce jet de lumière sur l’histoire récente est tiré en grande partie d’un article de Jim Rutenberg intitulé « The Untold Story of ‘Russiagate’ and the Road to War in Ukraine ». Il a été publié le 2 novembre 2022 dans le New York Times Magazine. Les sources d’information proviennent principalement du rapport d’enquête de Robert Muller, des découvertes du Comité sénatorial du « Russiagate », ainsi que d’une cinquantaine d’entrevues de Jim Rutenberg, dont une avec Paul Manafort.



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