Le nationalisme
Par Édouard G. Trépanier |
« Nationalisme » : « Grand attachement à la nation à laquelle on appartient, ou courant politique affirmant qu’une nation a le droit d’accéder à la souveraineté. » (Dictionnaire Antidote) Le nationaliste est donc celui qui croit au bien-fondé de sa nation, où il fait bon vivre. S’il est moindrement emphatique, il veut partager ce bien-être avec « les autres ».
En soi, le mot « nationalisme » n’exprime rien de moral ou d’amoral. On parle de ligues nationales de sport, de parcs nationaux ou de télévision nationale, sans susciter de commotions. Mais voilà, certaines factions se sont approprié le mot pour l’associer au sang qui coule dans les veines, ainsi qu’à un droit particulier qui en émanerait. Au nom du « nationalisme », on est même allé jusqu’à faire couler le sang de l’autre …de l’impur. Combien de calamités l’humain s’est-il ainsi infligées ? On comprend alors que le géopolitique confère maintenant à ce mot un champ sémantique de xénophobie et de racisme. Après les massacres bolchéviques et nazis, l’Europe a même lancé, en 1992 et en 2005, une démarche de dénationalisation, en associant sécurité et paix avec l’affaiblissement des États-nations.
Chez nous, dans son livre « En première ligne, Le parcours atypique d’un communicateur », Luc Lavoie raconte un épisode de friction entre le Québec et le Canada : « (…) c’était la clause de la société distincte qui braquait une bonne partie de l’opinion publique au Canada anglais. Les gens avaient vraiment perdu le sens des perspectives et en étaient venus à penser que la notion de société distincte équivalait à société supérieure. » Lorsque je travaillais à Ottawa, j’ai vécu la même expérience avec une personne (inutile de le nommer) désignée dans sa fonction par le bureau du premier ministre : « Pour qui se prennent-ils ? …société distincte ! »
Le patriotisme
Selon Karl Deutsch, le « patriotisme » ne s’appuie pas sur l’ethnicité, mais plutôt sur la promotion des intérêts de tous ceux qui vivent dans la même patrie. Rappelons ici qu’il y a sur Terre à l’heure actuelle, un peu plus de 195 pays, 700 ethnicités et 7000 langues. (« Seven Ways to Change the World », Gordon Brown, Éd. Simon & Schuster) Donc beaucoup de pays regroupent en leurs frontières plus d’une ethnicité. Selon Maurizio Viroli, le patriote se définit par son style de vie, qu’il évite d’imposer aux autres.
Comme dans, « La vie à Nunaliq », le tome II (dont la rédaction avance bien, mais lentement), j’utilise maintenant le mot « patriotisme » pour signifier la confiance dans la façon de faire d’un l’État-nation, y compris son dévouement pour un avenir meilleur à la faveur de tous les peuples de la Terre. D’ailleurs, puisque les grands problèmes auxquels l’humanité fait face sont planétaires (pollution de l’air, de l’eau, dérèglement climatique, décroissance de la biodiversité, droits de la personne menacés, inégalités économiques croissantes, prolifération du nucléaire dans des nations qui s’engagent à en détruire d’autres, nations aux mains de seigneurs de la guerre, évasion fiscale, capitalisme outrancier et essoufflement de la démocratie), le choix qui se présente à nous se situe entre : la coopération internationale de nations inclusives, ou l’éloge de l’isolation et du sentiment de supériorité. Cette seconde option, la grande désillusion, est sans issue.
L’identité
Mais l’identité, elle, elle ne s’efface pas pour autant. Qui peut nier que l’individu ressente un certain réconfort en parlant de l’endroit où il est né, l’endroit où, enfant, il a grandi entouré de ses proches ? « Ce sont des sentiments de culture d’où émanent une langue (souvent un accent), une musique, une nourriture, des histoires inusitées et même le monde animalier. » (Madeleine Albright, « Fascism: A Warning », Éd. HarperCollins, 2018). C’est pourquoi la connaissance de son passé, de ses origines et la reconnaissance envers ses bâtisseurs (enseignement de l’Histoire) sont certes nécessaires pour savoir qui nous sommes. D’ailleurs « (…) plus le changement nous frappe, plus nous avons besoin d’une identité forte bien ancrée dans un groupe social. » (Kwame Anthony Appiah, « The Lies That Bind », Éd. Liveright) Toutefois, se vautrer dans la nostalgie n’amènera son peuple (souvent homogène) nulle part. Le monde a changé. Notre propre subsistance comme culture dépend maintenant de notre désir de regarder devant, et de poursuivre la mission de bâtir …un monde meilleur.
La souveraineté
Lorsqu’on croit que le régime politique des meilleures démocraties a besoin d’être métamorphosé afin de faire face aux grands problèmes du siècle, et si les nombreuses injustices courantes nous choquent, le temps est venu de créer un projet de société mieux adapté (Nunaliq) …cette société que nous désirons, une société souveraine et administrée selon ce que j’appelle la démocratie 3.0. (« Les Assises de Nunaliq »)
Pour ne pas perdre pied dans notre monde économiquement intégré, technologiquement interconnecté, aussi signataire de traités et de grandes déclarations, il me semble que l’on doit procéder en débutant par sa famille, son voisinage, son quartier, son village (Nunaliq), sa ville, sa classe économique, sa croyance religieuse (ou ses valeurs), sa nation et enfin, son État-nation. Cela ne réduit aucunement le sentiment concomitant d’être « citoyen du monde ». Selon plusieurs auteurs, on qualifie cette forme de déploiement de racines identitaires par « cercles concentriques » ou « pelures d’oignon ». Le patriote qui reconnaît et respecte ce sentiment identitaire se sent d’ailleurs aussi confortable dans une variété différente de pelures d’oignon. Curieux, il célèbre ces différences qui enrichissent son vécu. En même temps, l’autonomie que nos parents nous ont enseignée, enseignement que nous reprenons à l’endroit de nos enfants, continue de se traduire par un besoin de se sentir maître de sa propre destinée.
Si réclamer un pays au nom de l’ethnicité n’est plus acceptable au XXIe siècle, alors que les habitants de la Planète se déplacent aisément ailleurs pour visiter ou pour y demeurer, et surtout, à la veille de gigantesques mouvances de pauvres gens à la recherche d’un climat viable, d’un environnement paisible et de possibilités d’améliorer leur sort; au nom de quoi une nation devrait-elle proposer de devenir un État-nation ?
Comme habitant d’un vaisseau spatial en danger, il nous faut maintenant créer un projet de société inclusif, contemporain et durable : un projet de société qui conserve l’architecture démocratique, mais qui propose un ensemble de mise à jour, une nation qui nous ressemble explicitement exposée dans un pacte social qui tient compte d’une éthique (moralité), d’un maximum de libertés (et leurs limites), d’équité, d’égalité (égalité des chances au début de la vie adulte), de sécurité, de cohésion sociale (une langue commune et laïcité de l’État), de limites à l’invasion du marché dans le secteur public, de techniques de résolution déontologique de différends (enseignées dès le jeune âge) …une communauté si excellente, que tous voudront y adhérer et en transmettre ses valeurs d’espoir, de rêve et d’imagination.
Mon discours peut sembler bien théorique, voire cérébral. C’est vrai. On ne peut vivre que d’espoir, mais on ne peut vivre sans espoir. Alors, il faudrait traduire mes propos en légendes collectives, en symboles inspirants, en histoires de succès, en poésie et en musique. En cela, vous avez plus de talent que moi.



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