La trajectoire…
Par Édouard G. Trépanier | … Cette « ligne qui décrit un système en mouvement en fonction du temps… succession des passages d’un individu ou d’un état, d’une position sociale à l’autre. » (Wiki) Tentons, ce mois-ci, de nous situer sur la trajectoire.
Le mois dernier, je me suis laissé emporter par l’actualité d’une élection capitale. Vous savez déjà, cher lecteur et chère lectrice, que je préfère conserver une certaine distance avec la nouvelle… cet assaut quotidien qui nous bombarde sans contexte. Ce qui importe pourtant, n’est-ce pas sa signification sur une trajectoire … perspective sur la civilisation humaine ? Ce mois-ci, je cherche à me ressaisir en formulant une hypothèse sur l’avenir des générations futures dans le corridor de la démocratie (The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty, de Daron Acemoglu et James A. Robinson)
Pendant les trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, surtout dans les années 60 et la première moitié des années 70, il y eut révolution culturelle soutenue par les jeunes boomers dans les domaines des arts visuels, de la musique et de la mode. Les drogues hallucinogènes en étaient partie prenante. On les a dès lors interdites, les punissant de sanctions démesurées. Avec les dépenses considérables engendrées par la guerre du Viêt-nam (et sa défaite), la compétitivité accrue des pays européens et celle du Japon, le gouvernement américain réalise en 1971, pour la première fois au XXe siècle, un déficit commercial. Le 15 août 1971, le président Richard Nixon change complètement la donne du système monétaire international (depuis les accords de Bretton Woods de 1944). Il annonce la fin de la convertibilité du dollar en or. Sans cet étalon, les pays puissants, comme les États-Unis, peuvent imprimer de l’argent, au besoin. La guerre du Kippour (1973) entre Israël, l’Égypte et la Syrie amène un premier choc pétrolier. À la fin de cette décennie, l’ombre plane sur les beaux jours du progrès social en Occident. Le mouvement antiguerre est en deuil de la mort de quatre manifestants tués par balle à l’Université Kent, l’impérialisme du pétrole est vaincu en Iran, des économistes chiliens formés à l’Université de Chicago s’associent au cruel dictateur Pinochet, et la Dame de fer, Margaret Thatcher, est élue au Royaume-Uni. Même si les enfants des combattants contre le fascisme étaient souvent frivoles, cette génération a quand même appuyé l’amélioration du sort des peuples. Toutefois, un virage s’amorçait.
Pendant la décennie suivante, certains, dont les disciples de Milton Friedman, ont réalisé qu’il était possible d’accaparer d’une partie du fruit du progrès économique engendré par le progrès social, sans que le peuple s’en aperçoive. Des économistes de renom ont été formés dans des écoles prestigieuses et ont développé des théories et des interprétations favorables au profiteur. Par exemple, la théorie selon laquelle les règles du marché sont pratiquement infaillibles ou celle du ruissellement de la richesse des personnes les plus riches (que j’appelle les Titans dans Les Assises de Nunaliq) sur les travailleurs. À la même période, on a découvert que l’ouverture des marchés internationaux enrichissait les partis qui se joignent au commerce global. Dit autrement, on a compris que le protectionnisme frontalier appauvrissait tout le monde, dans le village de Marshall McLuhan (théoricien de la communication, un auteur et l’un des fondateurs des études contemporaines sur les médias. Il arrive à la conclusion que le média de communication peut avoir, à long terme, plus d’importance que le contenu qu’il transmet). On a couronné cette vision de l’économie avec la mise en place d’une industrie insensible aux frontières : la finance internationale. Les travailleurs, devenus membres de la classe moyenne, ont été fortement incités à investir leurs épargnes dans le grand jeu de la bourse. Le « citoyen » des 30 glorieuses devenait le « consommateur », la « société », le « marché ». Carence en philosophie ou appât du gain, trop de gens instruits ont rejoint le club de ceux qui s’engagent dans la poursuite de l’argent plutôt que du bonheur … aux dépens de ceux qui fournissent le labeur.
Depuis le début du millénaire, en particulier le sauvetage de Wall Street en 2008, l’inégalité entre les Titans et les autres (de pauvres à classe moyenne s’appauvrissant), a explosé. L’infolettre précédente exposait le fait que le peuple commence à réaliser (rationnellement ou émotivement) le cul-de-sac de cette trajectoire : celle des quatre dernières décennies influencées économiquement par le « Thatcherism » ou la « Reaganomics ». Malheureusement, les politiciens, qui misent maintenant sur l’insatisfaction populaire pour prendre le contrôle, ne cherchent pas à remettre l’avancement social sur la voie du progrès, mais plutôt à protéger les acquis des Titans. Ils sont élus parce que le peuple en a assez de cette élite qui a conduit l’électeur/consommateur au désespoir.
Selon Fareed Zakaria, les circonstances ne sont pas favorables à une correction du tir. La population vieillissante (mémoire de la Seconde Guerre mondiale et de l’horreur du fascisme) va coûter cher en soins et va ensuite disparaître. Les partis politiques traditionnels et les institutions de la démocratie ne font plus le travail auquel on devrait s’attendre. Les citoyens de la démocratie libérale (devenus internautes habitués à la satisfaction instantanée) ne veulent plus s’attarder aux longues procédures parlementaires ou légales. Ils exigent des résultats rapides, concluants et définitifs. Eh oui, les aboutissements du débat démocratique sont souvent mitigés, fruits de compromis. La volonté d’atteindre des résolutions immédiates et exécutoires, sans s’empêtrer dans les procédés, est une voie dangereuse. En tournant le dos à la forme de gouvernement la plus avancée que l’humanité se soit donnée, le précipice est à nos pieds.
Depuis 4500 ans (qu’on écrit l’Histoire), ce n’est pas la première fois que les inégalités devenues insupportables mènent à une forme de révolte ou d’autodestruction. Plutarque (philosophe, biographe, auteur de plus de 200 œuvres, moraliste et penseur majeur de la Rome antique pour laquelle il a été ambassadeur) écrivait, il y a près de 2000 ans, que : « Le déséquilibre entre pauvres et riches est la plus vieille et la plus fatale des maladies pour toute république. » (Les Assises de Nunaliq, P. 363) Le milliardaire Ray Dalio (premier gestionnaire du plus grand fonds de couverture « hedge fund » au monde, le Bridgewater) déclarait récemment que le capitalisme se dirige droit vers l’échec et qu’une révolution se prépare. Heureusement, certaines révolutions sont tranquilles, comme le « New Deal » de Franklin Delano Roosevelt. Par contre, ces temps-ci, les foyers de conflits qui s’allument n’annoncent pas vraiment une « révolution tranquille ». Sommes-nous rendus à la faillite de notre modèle (démocratie libérale/capitalisme débridé) ?
Voilà pour la trajectoire des 80 dernières années qui nous a mené au constat d’un régime politique qui ne semble plus répondre aux aspirations d’une bonne partie du peuple. Quelle est la suite ? N’est-ce pas ce qui nous intéresse… pour nos enfants ou nos petits-enfants ?
À court terme, dans les nations démocratiques (de longue date ou depuis peu), mais maintenant engagées sur la pente autoritaire, on pourra observer des gouvernements de truands et de criminels, dont le but sera de détruire les acquis de la démocratie libérale. Ces endroits où l’on dérive vers l’autoritarisme vont être gouvernés dans une atmosphère de chaos qui déstabilise tellement le peuple, qu’il deviendra difficile de distinguer entre ce qui est structurel et ce qui est simplement grossier. Dans l’émoi constant, la majorité observera le silence et se retirera dans sa vie privée (comme en Russie d’ailleurs). La Presse marchera sur des œufs jusqu’à l’autocensure, la règle de droit deviendra facultative, les Universités éviteront les débats d’idées, l’éducation frappée d’interdits, l’armée restera sur le qui-vive en cachant ses dissensions internes, l’économie se rétrécira et l’espérance de vie diminuera. D’ailleurs, le discours néolibéral traditionnel fera fulminer bien des gens (Kamala Harris, 2024).
Ce genre d’autorité ne peut que provoquer la frustration et le conflit avec les apparatchiks du pouvoir. En toute vraisemblance, la trajectoire à prévoir est la suivante (plus de détails dans Les Assises de Nunaliq) :
Gauche/droite, libertarien/utilitariste, qui se contenterait d’un gouvernement sans objectifs d’avancement et qui ne semble pas respecter la règle de droit ? Les manifestations de désapprobation pourraient se transformer en un mouvement populaire de fond. Celui-ci peut être déclenché par un incident quelconque, perçu comme la goutte qui fait déborder le vase. La première étape de la révolution durera jusqu’à ce que le régime applique sa loi brutalement. Ensuite, la résistance s’organisera. Des lois « spéciales », et sans doute inconstitutionnelles, seront votées par un législatif agenouillé devant le Chef. Les arrestations sans mandat ni motif raisonnable vont se multiplier. Pendant quelque temps (années ?), il n’existera pas de solutions collectivement agréées. Malgré une atmosphère où le peuple ne croit plus en quoi que ce soit, certaines revendications se préciseront.
Ce n’est qu’après une grande lassitude de l’instabilité nationale qu’une opération mieux organisée, visant à congédier le gouvernement, sera déclenchée. Mais, comme différentes factions n’arriveront pas à s’entendre, ce sera probablement un autre coup d’épée dans l’eau. Des contre-manifestations seront organisées (souvent concoctées en secret par le pouvoir désespéré). Le tyran appellera l’armée en renfort. Si celle-ci se plie aux ordres, la résistance pourrait décider d’obtenir des armes de combat … la route vers la guerre civile. Pour éviter le carnage, l’armée peut aussi s’allier momentanément au peuple et renverser le gouvernement : coup d’État.
Il est aussi possible que la majorité, fatiguée du chaos, investisse des efforts suffisants pour apaiser les belligérants. Il se présenterait alors une brève fenêtre d’opportunité pour proposer un projet de société. Un symbole rassembleur pourrait surgir : une personne ou une idée, représentée par un visage, une icône ou un slogan. C’est aussi un moment dangereux, car un gouvernement qui s’accroche en catimini au pouvoir pourrait organiser des gestes terroristes maquillés comme provenant d’une faction gauchiste, de révolutionnaires ou même de forces extérieures menaçantes. Autre tactique du pouvoir : une figure charismatique qui remplacerait le chef d’État, mais qui, de fait, n’a ni l’intention ni le mandat de se plier aux désirs du peuple. Le pouvoir peut ainsi gagner une ou plusieurs années.
Si on n’a pas réussi à calmer les différentes factions, un second souffle de résistance peut ensuite pousser un gouvernement fatigué à timidement négocier avec la ou les quelques personnes qui semblent parler au nom des manifestants. Divers lobbies déjà organisés se présenteront à la table : des représentants de l’économie capitaliste, des organisations religieuses, certains partis politiques et des ambassadeurs de groupes loquaces. Si les révolutionnaires ont pris la précaution de préparer un plan de sortie agrémenté d’un projet de société, ils auront une influence. Au cours des négociations en coulisse, le pouvoir pourrait commencer à vaciller, car des dissidents intérieurs de l’État chercheront alors à s’exprimer. Il y aura donc ici une autre occasion de résoudre le conflit par des moyens démocratiques, si un début de consensus se développe autour de quelques résolutions. Un jour ou l’autre, une autorité suffisamment stable devra convoquer une assemblée constituante.
Si une gigantesque catastrophe naturelle ou un conflit armé international se présente, on pourra voir les étapes ci-dessus se précipiter. Mais combien d’années s’écouleront avant de retrouver un régime politique qui correspond à la volonté de la grande majorité ? En somme, il faut tout faire pour éviter cette descente aux enfers.
C’est peut-être encore possible d’éviter la révolte si des progressistes arrivent à diminuer radicalement les inégalités tout en redonnant au peuple un sens de communauté et de fierté nationale. La culture (sport, spectacles, audiovisuel, éducation fédératrice, accès à la santé) peut ramener le sentiment de fierté nationale et de patriotisme. On doit retrouver une situation où nous devons compter sur l’autre pour survivre. (Michael Sandel et Robert Reich). L’État (ceux que nous allons élire aux prochaines élections) doit se donner comme mission de communiquer aux Titans le fait que le gouvernement va reprendre en main la gestion de l’avenir du peuple, y compris l’encadrement de l’économie mondiale (institutions internationales). Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est le temps d’élire un gouvernement audacieusement progressiste, mais aussi réaliste. Comme il y a relativement peu de gens de mauvaise volonté, tout se négocie et se discute. On devra comprendre que l’objet de la réglementation, même si elle freine les gains à court terme pour des individus, sert à préserver l’intérêt commun. Selon Naomi Klein (journaliste, essayiste, réalisatrice et altermondialiste, actuellement titulaire de la chaire Gloria Steinem en Média, Culture et Études féministes de l’Université Rutgers, New Jersey), les grands changements sociaux surviennent par bonds et non pas graduellement. Sommes-nous prêts à bondir de l’avant ?
Selon Ann Applebaum (journaliste et écrivaine, lauréate du prix Pulitzer 2004, éditorialiste et membre de la rédaction du Washington Post. Elle a écrit sur le communisme et le développement de la société civile dans Europe de l’Est, l’Union soviétique et la Russie.), il n’y a pas de garantie que la démocratie va gagner et pas de garantie que l’autocratie va gagner. Ce que nous décidons aujourd’hui changera le cours des prochaines décennies et peut-être de l’avenir de l’humanité. L’espoir que les politiciens actuels vont régler le tumulte contemporain à notre place serait une erreur fatale. Les dictateurs en place ou en herbe s’unissent actuellement dans un réseau, essentiellement autour d’un objectif : détruire ces idées à propos de peuples souverains, de droits de la personne, de presse libre, ou d’une modernité plus équitable. Leur propre survie en dépend, puisque leur peuple pourrait être contaminé avec de telles idées. Ces autocrates vont être de plus en plus osés et agressifs pour détruire la démocratie. D’ailleurs, les moyens que la dictature se donne deviennent plus efficaces. Exemple : une élection vient d’être annulée par la cour constitutionnelle de Roumanie parce que Vladimir Poutine a soutenu un candidat vainqueur au moyen de Tik Tok. Les algorithmes sont au service de la tyrannie pour destituer la classe politique démocratique. L’algorithme qui emprisonne ne milite pas pour la liberté.
Ne nous croyons pas à l’abri de la tendance mondiale qui se dessine. On ne pourra pas isoler le Canada ou le Québec. Le temps est peut-être venu, non pas de monter aux barricades, mais de lancer des initiatives créatives visant à désarçonner le mouvement antidémocratique.
Pour l’optimiste que je suis, « la trajectoire » mène à des jours meilleurs et un retour à une forme de démocratie plus évoluée. J’y travaille à ma façon. Mais à ce moment-ci, l’heure est grave.



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