Équité et salaires exorbitants

Par Édouard G. Trépanier | Dans nombre de circonstances, on évoque les écarts croissants entre les pauvres et les riches, comme étant la cause de problèmes sociaux.  Les médias nous rappellent régulièrement que les gens les plus riches continuent d’accroître leur fortune, alors que les moins nantis s’appauvrissent.  On note aussi que la lutte à la pauvreté dans le monde enregistre un recul depuis la pandémie récente.  Si on ajoute, à ce sinistre cocktail, le dérèglement climatique, on se prépare une époque plutôt inquiétante.  Les plus aisés vont continuer de se climatiser, ils vont déménager en lieu non inondable, choisiront un endroit peu propice aux feux de forêt et, vont manger à leur faim, sans égard aux aléas de l’économie.  Les autres, beaucoup plus nombreux, vont fuir chaleur et sécheresse, vont être surpris par des inondations soudaines et pourront difficilement se nourrir.  Qu’importe son allégeance politique, on peut saisir que l’écueil inévitable vers lequel notre société se dirige constitue une véritable tragédie.

Pour l’infolettre d’aujourd’hui, je m’en tiendrai à la question des salaires des hauts dirigeants.   Au lieu de statistiques ennuyantes, voyons un petit moment rapporté par Robert Reich, dans son livre « Locked in the Cabinet ».  Diplômé de l’université Yale et d’Oxford, Robert Bernard Reich a enseigné l’économie à l’université de Berkeley et à Harvard.  Auteurs de nombreux livres, dont plusieurs sont des Best Sellers aux États-Unis, il a travaillé dans l’administration des Présidents américains Gerald Ford, Jimmy Carter et a terminé sa carrière à la Maison-Blanche comme Secrétaire au Travail de Bill Clinton.  Lors de la transition présidentielle de 2008, il a aussi conseillé Barack Obama.  Consacré par le magazine Time l’un des 10 meilleurs membres de tous les Cabinets présidentiels et placé au sixième rang des penseurs dans le domaine des affaires par le Wall Street Journal, Robert Reich est un incontournable de l’illustration et de l’interprétation des phénomènes économiques.  Donc, sous forme de conversation avec sa petite-fille, voici une anecdote sur les salaires extravagants :

Petite-fille de Robert Reich : « Grand-papa, pourquoi les hauts dirigeants d’entreprises sont devenus si riches lorsque Bill Clinton était Président des États-Unis ? »

Robert Reich : « Pour plusieurs raisons, ma petite.  La première vient d’une mode qui permettait aux dirigeants de lier leur revenu à la valeur en bourse de l’entreprise qu’il gérait. »

Petite-fille : « Mais grand-père, cela n’a-t-il pas incité les dirigeants à orchestrer les résultats financiers dans le but d’accroître la valeur en bourse ?  Par exemple, c’est possible de réduire le nombre d’employés au pays en envoyant ces emplois dans des pays où les salaires sont peu élevés. »

RR : « Exactement ma chérie, et c’est ce qui s’est passé. »

Petite-fille : « En campagne électorale, Bill Clinton n’avait-il pas promis de réduire l’écart entre les revenus des travailleurs et ceux des patrons ? »

RR : « Tu as encore raison, ma petite.  Un jour, plusieurs conseillers en économie et moi avons eu une réunion de préparation du budget.  Ce sujet-là a été soulevé.  Voici comment ça s’est passé. »

« Robert Rubin (Chef du Conseil national économique) a rappelé que Bill Clinton s’était engagé à ce que les entreprises ne puissent plus accorder des salaires qui excèdent un million de dollars afin de réduire l’impôt de l’entreprise. »  –  « Lloyd Bentsen (Secrétaire au Trésor) a tenté de relayer cette promesse aux oubliettes en répondant que bien des choses avaient été dites pendant la campagne électorale, mais que les circonstances avaient changé depuis lors. »  –  « Ton Grand-père a alors soulevé le fait que cette promesse avait fait la manchette et que bien des électeurs continuaient de croire que les hauts dirigeants étaient généralement trop payés.  J’ai donc indiqué que le Président Clinton ne pouvait changer d’opinion sans être accusé d’être devenu complaisant, une fois élu. »  –  « Lloyd Bentsen a alors répliqué que les électeurs ont tort.  Ça prend bien plus qu’un million de dollars pour attirer le talent de nos jours.  D’ailleurs, tout gestionnaire qui arrive à faire monter la valeur en bourse de son entreprise, eh bien ce gars-là vaut son pesant d’or. »  –  « Leon Panetta (Chef du personnel du Président) a alors posé la question : pouvons-nous à la fois nous acquitter de cette promesse et, dans les faits, ne pas réduire les revenus des chefs d’entreprises ? »  –  « Ton Grand-père a tenté de préciser le débat.  J’ai dit : tout ce que nous cherchons à faire c’est de modifier la loi sur l’impôt, afin que le contribuable ne subventionne plus le directeur d’entreprise qui gagne des millions de dollars par année. »  –  « Laura Tyson (Présidente de la Conférence des conseillers économiques) a interjeté : qu’est-ce qu’on essaie vraiment de faire ?  Décourager les entreprises de payer leurs dirigeants plus d’un million de dollars ou, lorsqu’elles le font, nous assurer que ces entreprises agissent véritablement dans l’intérêt des actionnaires ? »  –  « Lloyd Bentsen : Nous n’avons aucune justification pour l’un ou pour l’autre, mais la seconde option me paraît un peu plus valable. »  –  « Robert Rubin : je suis d’accord avec Lloyd.  Alors, pourquoi ne pas exiger des entreprises qui veulent offrir des salaires de plus d’un million de dollars, de le faire sous forme d’incitatifs liés à la performance de l’entreprise; des options d’achat d’actions par exemple ?  Si ce n’est pas un salaire, il n’y a pas de déduction d’impôt. »  –  « Leon Panetta : bonne idée. C’est cohérent avec la promesse du Président et ça ne va pas entraîner de réprobation dans la communauté des affaires. »  –  « Ton grand-père est revenu à la charge : c’est certes une façon de faire, mais le fond du problème est que l’écart entre le revenu des patrons et celui des autres salariés continue à s’accroître. »  –  « Lloyd Bentsen : « Écoute Robert, le rôle des lois fiscales n’est pas de réinventer la société.  D’ailleurs, il n’y a pas de raison d’encourager la guerre des classes.  Je pense que nous sommes arrivés à un bon compromis. Je propose qu’on le recommande au Président. »  –  « Robert Rubin : excellent, passons au sujet suivant. »

Et voilà comment une bonne intention a été noyée dans les intérêts financiers et politiques de hauts fonctionnaires.  Le Président Clinton était probablement une bonne personne, mais sa perspicacité n’est pas sa qualité première, dixit Robert Reich à sa petite-fille.

« Les Assises de Nunaliq » traite de ce sujet selon une structure que je recommande à toute nation qui cherche à atteindre une plus grande justice sociale.

En premier lieu, il faut établir le revenu qui marque le seuil de pauvreté.  Les gens dans ce registre de revenu ont typiquement besoin du secours de l’État.  Ensuite, le salaire minimum.  Avec ce revenu, on peut s’offrir un appartement salubre et convenable, se nourrir selon le code alimentaire national et s’habiller proprement en fonction de son emploi.  Il n’est pas normal qu’une personne qui travaille au salaire minimum doive se nourrir dans une banque alimentaire.  En effet, le travail, la fonction qu’une personne occupe dans la société, est gage de dignité humaine.  Si l’on doit mendier même avec un emploi, une partie de cette dignité s’effondre.  Ces deux concepts, le seuil de pauvreté et le salaire minimum, sont établis par l’État et sont régulièrement révisés.  Ils peuvent aussi varier selon les régions administratives.  Ensuite, on s’appuie sur le salaire médian pour soutenir une certaine équité entre les citoyens de Nunaliq.  En effet, ce niveau de revenu provenant de l’emploi de la personne typique de la classe moyenne devient le facteur de référence des autres salaires.  Par exemple, combien devrait recevoir un chef d’entreprise, est-ce 5 fois, 10 fois, 50 fois ou 100 fois le salaire médian ?  Enfin, le Président et ses ministres ; est-ce normal que les chefs d’entreprises gagnent 10 ou 50 fois le salaire de la personne qui dirige le pays ?  Si l’on veut attirer les meilleurs à la tête d’une nation, il me semble que les salaires de ceux qui pilotent l’avion doivent être au moins égaux, sinon supérieurs, à ceux qui consacrent leur énergie à leur intérêt personnel.  (Bon, je sais qu’un chef d’entreprise honnête concentre ses efforts à enrichir d’abord ses investisseurs, ensuite son entreprise et en troisième lieu seulement à sa propre personne.)  En somme, il me semble que cette vision structurée de l’équité dans un pays égalitaire témoigne de la richesse nationale mieux que l’indice du produit intérieur brut.

« La Vie à Nunaliq », le projet de société en construction, qui s’appuie sur les fondements de cette nation fictive, précise certaines mesures qui devraient être mises en œuvre afin de créer une société égalitaire, sans devenir égalitariste.

Tout d’abord, la Constitution de Nunaliq énumère les devoirs et responsabilités correspondants aux droits et libertés de chacun et de tous.  Les chartes ou traités de l’ONU, dont les droits de la personne, seront non seulement reconnus à Nunaliq, mais l’État fera la promotion permanente de ces principes internationaux, ainsi que des valeurs nationales.  La démocratie, comme régime de gouvernance, sera élevée au titre de principe fondateur de la nation.  Mieux que l’égalité, ce sera l’équité entre les hommes et les femmes sur laquelle l’État insistera.  Cela signifie que des mesures légales spéciales serviront à protéger les femmes des hommes abuseurs, y compris l’interdiction des mariages forcés.  Des garderies subventionnées permettront aux femmes de s’épanouir dans le milieu professionnel.  Les droits et les responsabilités entre les époux devront aussi être équitables, ce qui sera consacré dans la formule matrimoniale de célébration de l’union.  Même les élus auront à leur disposition de l’aide spécialisée à la famille afin de ne pas défavoriser les femmes.  D’ailleurs, l’équité politique sera améliorée par une chambre de représentants lottocratique (choisie au hasard).  Les principaux programmes sociaux, comme la santé et l’éducation, seront mutualisés et universels à Nunaliq.  La solidarité citoyenne encouragée et mentionnée dans le serment d’allégeance et de citoyenneté assurera l’inclusivité généralisée et la lutte à la marginalisation.  Par exemple, les personnes affectées d’un handicap devront avoir des droits compensatoires, dont celui de la mobilité.  La preuve est faite, il est beaucoup plus facile de traverser les crises économiques quand le peuple est solidaire.  Tous auront une certaine chance de partir dans la vie sur un pied d’égalité, parce que les études obligatoires (jusqu’à la fin du secondaire vers 18 ans) seront entièrement gratuites et subventionnées, y compris les livres, les matériaux et la nourriture santé.  L’équité civique se prolongera envers les citoyens des prochaines générations, à qui on devra laisser un environnement propre, équilibré et fécond.  On verra à l’application de la plus grande équité possible entre les milieux urbains et les milieux ruraux, par exemple en transport et communications.  Une commission permanente évaluera l’équité salariale non seulement dans le secteur public, mais aussi dans le secteur privé.  Le régime fiscal de Nunaliq aura comme mission première l’équité entre les contribuables au-devant de l’optimisation des revenus pour l’État.  Une taxe sur le patrimoine imposée à la clôture des successions permettra à la progéniture de vivre aisément et d’investir dans ses initiatives, le reste étant versé au fonds consolidé.  Rappelons que ce sont les nations les plus égalitaires dont l’économie performe le mieux, là où le bonheur collectif est le plus élevé.

Comme chaque année, je prendrai un répit au mois d’août.  Donc, à la prochaine, le 12 septembre.  Que l’été vous soit tonifiant.

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