La qualité de la vie !
Par Édouard G. Trépanier | Ce concept semble incontournable, puisque c’est ce que nous cherchons notre vie durant… n’est-ce pas ? Du reste, si ce que nous visons n’est pas suffisamment précis, nous pourrions ne pas atteindre l’objectif. Alors, voyons un peu de quoi il en retourne.
Certes, plusieurs accorderont plus d’importance à l’argent. Depuis la fin des années 1940, le produit national brut (PNB) est la mesure la plus répandue. Il s’agit de la valeur des biens et services produits, diminuée de celle des biens et services détruits ou transformés pour produire autre chose. Bien que le PNB soit un indicateur pratique pour se comparer à d’autres pays ou régions, devrait-on s’en contenter ? Est-ce une bonne façon de juger si notre vie nous paraît satisfaisante ? Il y a des pays dont le PNB croit, mais où la grande majorité des habitants s’appauvrit ; la santé générale se détériore, l’environnement se dégrade, le temps de loisirs diminue et l’espérance de vie décroît. Vous conclurez avec moi qu’il faut maintenant aller bien au delà du PNB pour évaluer notre qualité de vie.
Selon Wikipédia, on devrait évaluer la « qualité de la vie » en faisant appel à une notion comme le « bien-être ». Le bien-être est maintenant mesuré par certains indicateurs socio-économiques, comme l’indice de développement humain (IDH) que l’ONU utilise comme référence. L’IDH dépend notamment de la capacité à acheter des biens et services (notion de pouvoir d’achat), mais aussi des situations de chacun dans les domaines de la liberté, du respect des droits de l’homme, du bonheur, de la santé, etc. Voilà qui nous permet de prendre en compte beaucoup plus qu’un unique indicateur financier qui a plutôt tendance à témoigner des grands profits encaissés par les plus fortunés, plutôt que le niveau de vie des « gens ordinaires ».
L’Organisation mondiale de la santé a défini, en 1994, la « qualité de la vie » comme « la perception qu’a un individu de sa place dans l’existence, dans le contexte de la culture et du système de valeurs dans lequel il vit, en relation avec ses objectifs, ses attentes, ses normes et ses inquiétudes. Il s’agit d’un large champ conceptuel, englobant de manière complexe la santé physique d’une personne (autonomie, capacités, symptômes, conséquence de traumatisme, etc.), son état psychologique (émotivité, anxiété, dépression, etc.), son niveau d’indépendance (autonomie financière, culturelle, politique, etc.), ses relations sociales (familiales, amicales et professionnelles qui favorisent le développement harmonieux de sa personnalité), ses croyances personnelles et sa relation avec les spécificités de son environnement. » Voilà qui devient un peu plus concret.
À son tour, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a développé une série d’indicateurs, afin de mesurer le bien-être des pays qui veulent se prêter à l’exercice. On y tient évidemment compte du revenu et de la richesse, mais aussi de la qualité de l’emploi, de l’habitation (coût raisonnable, havre de paix et salubrité), de la santé, des connaissances générales, des habiletés, de l’environnement, de la sécurité, de l’équilibre entre le travail et la famille, de l’interaction sociale, de l’engagement civil, ainsi que, de façon subjective, de l’opinion de chacun sur ces facteurs. Pour lier le tout à l’économie, on parle de capital naturel, capital humain et capital social.
Dans « Les Assises de Nunaliq », j’utilise la notion de « bonheur collectif »; une façon d’évaluer le bien-être de chacun dans un milieu social, en fonction des besoins humains (pyramide de Maslow). Je précise ma pensée jusqu’à offrir le détail dans un tableau exhaustif garni d’indicateurs mesurables (sur 1000 points). Je traite aussi, dans ce livre, du concept de « la bonne vie ». Je lisais récemment que l’Équateur, petit pays d’Amérique du Sud, se démarque des valeurs occidentales de la richesse et de la croissance en misant plutôt sur les valeurs traditionnelles des cultures indigènes basées sur l’harmonie avec la collectivité et avec la nature. Kepler Ribadeneira Aroca (Professeur à la faculté des sciences humaines de l’université technique de Manabi, situé à Portoviejo, en Équateur) a publié un livre intitulé « Buen vivir, las paradojas de un paradigma social en construcción ». Il y décrit le concept de « la bonne vie » devenu une politique sociale dans ce pays. Depuis l’antiquité, plusieurs auteurs explorent la notion de « la bonne vie ». J’en parle aussi dans « Les Assises de Nunaliq », en énumérant ses sept attributs selon Robert et son fils Edward Skidelsky, dans leur livre « How Much Is Enough? (The Love of Money, and the Case for the Good Life » (Éd. Other Press, 2012). Ce sont :
- la santé : « (…) la demande pour la santé est insatiable » ;
- la sécurité : « (…) à l’abri de la guerre et du crime, incluant une sécurité d’emploi » ;
- le respect : « (…) l’estime de soi ne peut être soutenue sans le respect des autres » « (…) l’inégalité excessive ou croissante immole le respect » ;
- la personnalité : « (…) la propriété privée [dont les renseignements personnels] est essentielle à la sauvegarde d’une personnalité, car vivre selon ses aspirations contribue à définir son identité » ;
- l’harmonie avec la nature : « (…) comme l’ont remarqué les philosophes de l’antiquité » ;
- l’amitié : « (…) qui comprend tous les amours ». Aristote disait : « Personne ne choisirait de vivre sans amis, même s’il possède tout le reste. » ; et
- le loisir : « Loisir dans le sens de ce que nous faisons, non pas à titre de moyen pour autre chose, mais pour le loisir lui-même » « (…) une vie sans loisir (…) est une vie en constante préparation et jamais pleinement vécue. »
Le cumul des biens ne figure pas au palmarès !
Enfin, Wikipédia énumère sept façons, généralement récentes, d’évaluer la qualité de la vie : l’indicateur de santé perceptuelle de Nottingham, le QWB (quality of well being), le SIP (sickness impact profile), le Profil de santé de Duke, l’EuroQol, le PQVS et l’évaluation médicale SF-364. Je vous laisse le plaisir de les découvrir.
Il me semble que, si l’objectif de notre bref passage sur Terre était établi en fonction de ce qui précède, les priorités nationales seraient bien différentes. Les droits à la santé, à l’éducation, à l’habitation convenable, à la sécurité en société et au travail ainsi qu’au loisir deviendraient sujets de conversation dans les médias. J’aime bien Gérald Fillion à la barre de « Zone économie » tous les jours de la semaine sur Radio-Canada RDI, mais ne serait-ce pas un meilleur usage de ce moment quotidien que d’y parler de la poursuite des droits de la personne ? On pourrait encore se faire une bonne idée à propos des politiques économiques qui nous affectent, mais à travers le prisme du bien-être, on trouverait un sens. Une telle conversation, bien au delà du PNB, serait beaucoup plus utile au moment venu de déposer un vote dans la boîte de scrutin. On redonnerait d’ailleurs toute sa signification au mot « économie » (du grec antique oikonomia: gestion, administration, oikoumenikos: relatif à toute la terre habitée).
En outre, impossible de parler d’économie au sens large, sans traiter des inégalités croissantes dont le peuple est victime en Occident (à y penser, un peu partout). Il n’y a pas qu’une classe pauvre, il y a tous ceux qui continuent de s’appauvrir (nouveaux pauvres, classe moyenne et bien des gens qu’on pense riches), sans oublier les minorités visibles et la moitié de l’humanité : les femmes. À cet égard, selon les auteurs Laura Addati, Umberto Cattaneo, Valeria Esquivel et Isabel Valarino dans leur livre intitulé « Care work and care jobs for the future of decent work » (Éd. INTL LABOUR Office, 2018), on devrait tenir compte à la fois du travail payé, mais aussi du travail non payé qui est l’équivalent de deux milliards de personnes, à raison de huit heures par jour, qui prodiguent des soins sans être rémunérées. Bisrat Kubi Dessalegn (une jeune femme engagée coauteure de « Rethinking Prosperity: How the Care Economy Redefines Success » [https://populationmatters.org/news/2024/10/rethinking-prosperity-how-the-care-economy-redefines-success/ ]) note que le travail des femmes compte pour 10,3 billions de dollars (millions de millions), si on lui accordait une valeur. Ce n’est pas en parlant d’une économie financière ou abstraite qu’on va promouvoir le débat sur l’égalité entre les hommes et les femmes.
Lorsque l’on s’en tient au PNB, c’est souvent pour comparer la croissance des pays entre eux. Justement, question de croissance : combien de temps l’humain croit-il vivre sur notre Planète qui épuise actuellement ses ressources ? C’est comme si nous étions dans une course folle vers « toujours plus » de la même chose. Ce sera peut-être le sujet d’une autre infolettre. Pour le moment, cessons de nous culpabiliser lorsque l’on entend de savants économistes nous dire que nous, le peuple, ne sommes pas assez productifs. Qui nous a affublés d’un tel objectif ? C’est absolument absurde puisque cette course nous mène directement à la catastrophe humaine et écologique. Morceau d’Histoire : Il fallait construire des maisons sur l’île, parce que la population se multipliait. Après avoir coupé tous les arbres, les maisons ont été englouties dans la boue, et le reste a brûlé. Très productif n’est-ce pas ?
Certes, aucun texte, aucun indicateur, aucune mesure ne sera parfait. La dimension de la qualité de la vie demeure une mesure subjective, car une qualité de vie vécue comme médiocre en Europe pourrait apparaître plus que satisfaisante d’un point de vue des pays les moins avancés. Mais cela ne signifie pas que l’on doit s’abandonner aux séductions que nous tendent les milliardaires et les politiciens qui les représentent. Nous avons la chance de vivre encore en démocratie, alors insistons pour que le menu des prochaines campagnes électorales s’élève aux questions de « qualité de la vie », de « la bonne vie » et du « bonheur collectif ».
Outre l’Équateur, les exemples d’efforts pour aller bien au delà du PNB sont plutôt rares. Mais notons que la Nouvelle-Zélande a produit, en 2022, un « budget du bien-être » (https://www.treasury.govt.nz/sites/default/files/2022-05/b22-wellbeing-budget.pdf). Nous pourrions en faire autant.
D’autre part, le désenchantement profondément ressenti dans les démocraties du monde entier, l’aggravation des effets des changements climatiques et les négociations de traités de libre-échange fournissent un moment idéal pour « lancer la pierre dans la mare » : exiger que la prochaine élection se fasse autour du niveau de bien-être de la société, plutôt que de la bataille habituelle et inutile des chiffres. Si l’on continue sur notre lancée, les politiciens-économistes amateurs vont continuer de lancer des chiffres et le reste de la société aura perdu le droit à la parole, le droit de choisir : la démocratie.
Partons la conversation avec des questions simples : « Pourquoi l’économie ? » « À quoi ça sert ? » « Qui devrait en profiter ? » « De quelle façon ? » « Comment y arriver en préservant les ressources de la Planète ? »
À ma pointure, je ne peux que tenter de répandre la parole de la raison et de la responsabilité. À vous de jouer.



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