La démocratie contemporaine
Par Édouard G. Trépanier |
J’ai déjà publié dans cette infolettre quelques paragraphes sur la «Démocratie 3.0». C’est le nom que je donne à la démocratie du XXIe siècle que je définis dans «Les Assises de Nunaliq». Mais d’autres auteurs, mieux connus que moi, ont aussi écrit sur le sujet. Comme l’avenir de l’autogouvernance me paraît être central dans les débats nationaux de notre époque, en voici un aperçu.
«Capital et Idéologie» de Thomas Piketty retrace l’histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés anciennes jusqu’aux sociétés modernes hypercapitalistes. À l’encontre du récit hyperinégalitaire qui s’est imposé depuis les années 1980-1990, il montre que c’est le combat pour l’égalité et l’éducation, et non pas la sacralisation de la propriété, qui a permis le développement économique et le progrès humain. Il est donc possible de rompre avec le fatalisme qui nourrit les dérives actuelles et d’imaginer de nouveaux horizons pour le XXIe siècle.
Lawrence Lessig insiste, dans «They Don’t Represent Us: Reclaiming Our Democracy», sur un impératif effort de la part des médias d’information afin qu’ils ciblent les véritables enjeux et aient l’audace de rejeter la normalisation de l’ignorance populaire. Il réclame le suffrage universel en rendant automatique l’enregistrement de l’électeur et en lui faisant parvenir 100 $, sur preuve d’avoir voté.
Erich Fromm rappelle dans «The Sane Society» que les «Chartists» (mouvement populaire anglais qui a fait adopter en 1838 une charte réclamant notamment le suffrage universel à bulletin secret) étaient convaincus que lorsque le suffrage allait être universel, les citoyens allaient enfin se doter d’un État dans lequel tous mangeraient à leur faim. Fromm s’interroge : à quoi sert de permettre le vote à tous, si les citoyens n’ont pas de convictions, pas d’idéal pour eux-mêmes ou leurs proches, s’ils sont des automates dont les goûts et les opinions sont manipulés par la «machine» qui conditionne le peuple (l’économie industrielle compétitive) ? C’est pourquoi j’ai écrit «Les Assises…», car, au départ, il faut savoir ce que l’on veut, ce qui est dans notre intérêt personnel et social et dans quel ordre de priorités ériger la démocratie renouvelée.
Marceau Felden, dans «La démocratie au XXIe siècle: Quelles perspectives pour demain ?» est d’avis que la technique est le moteur du progrès et que ses innovations jettent les bases d’une nouvelle civilisation. Internet, autoroutes de l’information, réalité virtuelle, cyberspace, réseaux financiers internationaux, nucléaire, génétique, conquête et maîtrise de l’espace… un véritable pouvoir technologique est apparu, développant sa propre culture et outrepassant les frontières. Selon lui, la technique reste curieusement absente du discours politique, des projets de société et du débat électoral. Marceau Felden propose de donner à la technique une dimension politique. Son essai propose le développement d’une authentique civilisation technologique, d’un humanisme universel et d’une pensée politique fondée sur de nouveaux paradigmes. Il est vital de comprendre et maîtriser la technique si l’on ne veut pas que celle-ci nous gouverne et nous soumette.
Nous commençons seulement à comprendre ce qui cause la crise existentielle de la démocratie dite libérale (celle qui répartit le pouvoir et préconise un équilibre entre ceux-ci). C’est la tendance populiste qui amène le démocrate à réagir. Selon Yascha Mounk, dans son livre «The People vs. Democracy: Why Our Freedom Is in Danger and How to Save It», il faut agir sur 3 plans. En premier lieu, il est impératif d’amenuiser les inégalités économiques afin que la vie en démocratie remplisse sa promesse d’élever le bien-être de l’ensemble de la population, contrairement à la dictature (pensons à la Chine par exemple). Remettre les pouvoirs de la nation à des institutions supranationales ne réglerait pas ce problème. Ce sont les États qui doivent d’abord s’adapter à la mondialisation de l’économie et s’imposer dans ce cadre global. En second lieu, notre démocratie doit créer des institutions dont l’objet est de promouvoir activement l’égalité et le respect du citoyen sans égards à son origine ethnique, sa couleur de peau ou ses croyances. Au-delà de la non-discrimination, il faut développer le sens de l’appartenance à la société dont la culture et les valeurs se modifieront de façon modérée, mais régulière, en accueillant le meilleur de ce que les nouveaux venus apportent. Ces institutions proactives sont d’autant plus nécessaires dans les nations qui se perçoivent comme homogènes. Chacun des citoyens doit comprendre que ce qui nous unit (un projet collectif) importe bien plus que ce qui nous différencie. Enfin, nous devons accepter la mise en oeuvre de lois et de règlements dont l’objet est de promouvoir la stabilité et l’harmonie sociale. Les médias sociaux, qui viennent de donner la parole a tous, comme si chacun devenait un télédiffuseur ou un éditeur de journal, entraînent depuis quelques années la dislocation sociale, parce que l’utilisateur y déverse ses frustrations, sans le souci de responsabilité qui doit accompagner l’influence. Pris de vitesse, les institutions traditionnelles en place hésitent à utiliser les interdictions de propos haineux et de nouvelles fausses. Pire, des groupes et des nations hostiles utilisent les médias sociaux comme arme de destruction massive. Sans affecter la liberté de parole, tout ce qui a pour objet d’informer conformément à un code journalistique reconnu ou dont les propos visent la bienveillance ou l’élévation de l’esprit doit être permis. À l’époque où nous comprenions que la démocratie est un régime de gouvernement fragile, nous investissions des ressources colossales en éducation afin de répandre la bonne nouvelle de l’autogouvernance. Comme le sens de mission de la cohésion sociale s’est évaporé depuis quelques décennies, il faut reprendre le flambeau de la fierté.
Steven Pinker dans «Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress» nous presse de garder une distance de l’actualité et d’oublier les prophéties de malheur pour appuyer notre pensée sur les données factuelles qui démontrent que la vie, la santé, la prospérité, la sécurité, la connaissance et le bonheur sont en croissance partout dans le monde. Le siècle des «Lumières» et la démocratie qui en est issue (Montesquieu, Rousseau et d’autres) ont prouvé que l’autogouvernance fonctionne. À l’encontre du discours fataliste, il faut répandre la bonne nouvelle de l’avancement social.
Nicholas Christakis nous rappelle dans «Blueprint: The Evolutionary Origins of a Good Society» que l’humain, uni dans ses capacités d’aimer, d’amitié, de coopération et d’apprentissage, projette sa façon d’être au-delà de sa personne individuelle dans sa personne communautaire et dans son organisation sociale tout entière. Nos inventions, nos villes et nos nations ne peuvent que refléter ce que nous avons à cœur d’être, ce qui crée des sociétés saines et gouvernées selon ces mêmes valeurs. Voilà qui représente la source à laquelle retourner, afin de remettre à jour la démocratie. Enfin, Mandeep Rai dans «The Values Compass: What 101 Countries Teach Us About Purpose, Life, and Leadership» démontre que les humains sont inéluctablement interconnectés. On doit simplement porter attention afin d’éviter de se limiter à l’intérêt personnel. Ce livre nous incite à nous attarder aux valeurs qui importent davantage, celles qui ont traversé le temps et les frontières. Ces valeurs universelles proviennent du vécu de chacune des 101 nations étudiées. De l’Inde et ses croyances anciennes au Vietnam et sa résilience, en passant par l’Argentine et sa passion, Singapour et son ordre, l’Australie et sa camaraderie, l’Uganda et son héritage, Malte et son sens de la communauté jusqu’à la joie du Sri Lanka, nous pouvons tous trouver quelque chose qui nous touche, et en même temps utile pour combattre les leurres de l’autoritarisme.



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