Démocratie pluraliste
Par Édouard G. Trépanier |
Au lieu d’offrir trois sujets différents, je ne vous en présente qu’un cette fois-ci. Il va même déborder sur l’infolettre suivante. C’est dire l’importance que j’y accorde.
Dans « Les Assises de Nunaliq », j’affirme que la démocratie libérale dans laquelle nous vivons actuellement n’est plus adaptée aux circonstances contemporaines. C’est pourquoi, dans un esprit de solution proposée, je décris les bases de la démocratie 3.0. Dans le prochain tome, son titre provisoire pourrait devenir la « démocratie pluraliste ».
Depuis plus d’une décennie, la démocratie, comme on la connaît, est en déclin sur Terre, selon les indices compilés par « The Intelligence Unit of the Economist » (https://en.wikipedia.org/wiki/Democracy_Index) et par « Freedom House » (https://freedomhouse.org). Bien des gens commencent donc à être pessimistes, par exemple, quant aux chances des États-Unis de conserver un régime démocratique. Comme on sait que l’avenir se détermine à partir des décisions que l’on prend aujourd’hui, n’est-ce pas une grave erreur de laisser la démocratie libérale s’éroder, sans songer à l’avenir de la nation ?
Inspiré de l’œuvre magnifique de Yascha Mounk, intitulé : « The Great Experiment: Why Diverse Democracies Fall Apart and How They Can Endure », voici le raisonnement qui devrait nous mener vers une démocratie plus pertinente.
La démocratie libérale a été fondée de façon à permettre au peuple de défendre les intérêts de la majorité …l’ethnie majoritaire. Cela est tout à fait normal, puisque le besoin de s’identifier à un groupe n’est pas une mode passagère, mais bien un trait de la nature humaine. Nous avons tendance à adhérer à un groupe et à favoriser les gens de notre groupe, souvent à la défaveur de ceux appartenant à d’autres groupes. Rappelons que la plupart des États étaient plutôt homogènes pendant la montée de la démocratie libérale. Cette forme de démocratie a donc été conçue avec un sentiment de supériorité que le groupe privilégié ne voulait pas laisser paraître au grand jour. La population dominante pouvait, avec une certaine magnanimité, se montrer tolérante sans être menacée par une présence de gens dont l’histoire est différente. En somme, la démocratie libérale a bien dosé son inclusivité sociale afin de conserver le contrôle. Aux États-Unis par exemple, on a réussi à mettre en place une bien louable déclaration des droits (« Bill of Rights »), tout en excluant les esclaves et leurs descendants. Au Canada, on a constitutionnalisé le pacte avec le clergé de façon à ce que l’éducation demeure religieuse, éloignant ainsi les Canadiens français de l’économie nationale.
Défilement rapide — aujourd’hui : la croissance du nombre d’humains, les changements climatiques et les communications modernes créent d’inévitables migrations de masse. L’adaptation aux nouvelles circonstances passe par une démocratie renouvelée, à moins que nous préférions une dictature à la Saddam Hussein (gardien de la paix nationale entre peuples de diverses croyances).
Dans les démocraties libérales actuelles, les groupes minoritaires se sentent oppressés par le poids de la majorité. Alors, ils accentuent leurs différences par tous les moyens admissibles …et certains, peu acceptables. Cela peut irriter davantage la majorité et conduire à des tensions improductives, voire dangereuses. Les extrémistes de la majorité s’illusionnent en pensant qu’on peut « débarrasser » une nation moderne de tous ceux qui semblent ou pourraient être différents. En réaction, les extrémistes des minorités tiennent à prendre les moyens nécessaires pour retenir le terrain acquis. Les croyances de chacun disloquent ainsi la cohésion sociale. Même en respectant la démocratie, si chacun se met à voter selon la « ligne » religieuse ou ethnique qui le distingue, on se dirige droit vers un pays ingouvernable. Pensons à la grande démocratie libérale bipartite des États-Unis, par exemple.
Un certain nombre de pays ont tenté d’obtenir la paix sociale en instituant un partage de pouvoirs, selon l’ethnie ou la religion. Quelques-uns ont admis les partis politiques à mission unique (religion, ethnie, les verts ou autres), d’autres sont même allés jusqu’à imposer l’alternance de la présidence entre les diverses religions. Celui qui est allé le plus loin à cet égard, c’est le Liban. Chaque poste de pouvoir est obligatoirement attribué ainsi : Président chrétien maronite – Président de la Chambre des députés musulman chiite – Premier ministre musulman sunnite. Ce pays est maintenant en ruine et le gouvernement ne peut y inculquer une vision optimiste. Observons que, lorsqu’un gouvernement n’a pas la rigueur ni la force d’imposer un cadre fonctionnel qui favorise une société pacifique et cohérente, ce sont les liens de la famille, les traditions culturelles et les rituels religieux qui s’immiscent dans la gérance des factions sociales. Partout où on y a eu recours, la fragmentation du pouvoir n’a pas apporté de solution à la démocratie libérale, un régime où, pourtant, la majorité fait vœu pieux de respecter les minorités. Les institutions de partage du pouvoir érigent plutôt des obstacles aux gens d’un groupe qui voudraient échanger avec des gens d’un autre groupe. Elles encouragent l’identité originelle sans l’enrichissement de celle des autres. Comment le sens de la citoyenneté peut-il ainsi émerger ?
Certains pays ont emprunté la voie du communautarisme (multiculturalisme) : une mode probablement issue de l’époque naïve des hippies. On voulait s’assurer que chaque communauté culturelle et religieuse puisse s’épanouir pleinement. La multiplication des milieux fidèles à leur passé allait créer une mosaïque qui, à son tour, devait constituer un heureux mélange. Dans ce modèle, quel genre d’autonomie doit-on déléguer afin d’obtenir l’appui de ces groupes aux élections ? Qu’arrive-t-il aux gens qui ne cadrent pas parfaitement dans ces communautés : par exemple ceux qui fuient l’autoritarisme religieux, le paternalisme draconien ou la psychose des gens hors normes ou LGBTQIA+ de leur pays d’origine ? Doit-on faire siennes les valeurs rétrogrades des endroits que les nouveaux venus ont fuies ? Ne devrions pas plutôt protéger nos citoyens de la persécution ? Ce sont les personnes et non les groupes qui doivent avoir le droit à l’émancipation, selon les diverses chartes de libertés. Autrement, les curieux intellectuellement et les femmes n’auront plus leur place en société. À quoi sert la nation, si ce n’est pas pour jouir d’une cohésion sociale qui nous convient, alignée sur nos valeurs ? L’Histoire récente nous montre plutôt que les membres de la mosaïque ne se comprennent pas et que le résultat de cette théorie sociale produit une société méfiante dont les groupes, qui se tolèrent tout au plus, utilisent les chartes de droits pour se mesurer les uns aux autres, devant les tribunaux. Voilà qui explique, au moins en partie, la déchéance de la démocratie libérale.
Par contre, nous pouvons, dès aujourd’hui, choisir une démocratie plus réaliste : capable de contrôler les flux migratoires avec des frontières étanches. Mais dès lors, son caractère premier doit être la générosité et l’empathie aux portes d’entrée. À l’évidence, personne ne peut reculer l’horloge sociale, alors regardons droit devant et mettons en place un projet de société inclusif et envoûtant, en faisant confiance à notre identité.
Le passage à une telle démocratie pragmatique nous enjoint à dégrouper; en tout cas selon l’origine ethnique. Parmi les mesures à prendre sans tarder : créons des forums (occasions ou milieux) de contacts et de discussions entre les groupes (ethnies, religions). Pourquoi, par exemple, ne pas créer une fête régulière (nationale ou autre), dans un parc près de chez soi, où les gens apportent leur nourriture traditionnelle et la partagent, pour ensuite terminer la soirée avec des musiques du monde ? Je me souviens de la Superfrancofête tenue à Québec en 1974. Quel événement joyeux et marquant ! Les divers groupes ont échangé puisque l’année suivante, nous avons eu de beaux petits bébés métissés. Bon, il y a moyen d’échanger en paroles. Il faudra faire sortir bien des gens de leur ghetto. Des occasions de coopération doivent être promues. C’est difficile, mais c’est le beau risque. Avons-nous le choix ? L’explorateur de l’Amérique et d’autres contrées ne craignait pas ce qu’il ne connaissait pas. Nos bâtisseurs étaient fonceurs.
Le mot « nationalisme » étant associé à l’ethnie, il faut en trouver un autre pour caractériser un projet de société inclusif. « Patriotisme » semble plus adéquat, faute de trouver mieux. Il doit signifier que, dans une nation, chacun se soucie du bien-être de l’autre. Comment arriver à ce que le patriotisme soit la fierté du projet commun de société ?
- D’abord, le peuple hôte, qui a développé économiquement le territoire, la culture qu’on lui reconnaît et la langue qu’il parle, ne doit pas être sacrifié ni être menacé de disparaître. Le territoire, la culture et la langue sont les paramètres qui encadrent tout projet commun.
- Ensuite, la démocratie pluraliste doit se définir par sa culture civique et ses valeurs constituantes, et peut-être même constitutionnelles. Une charte des libertés comprenant les droits et devoirs du citoyen rassure ceux qui hésiteraient à adopter le patriotisme civique pluraliste pour remplacer le nationalisme ethnique. Une constitution qui reflète les aspirations et idéaux citoyens doit semer un enthousiasme qui attire les meilleurs talents du monde.
- Enfin, la société entière doit se tourner vers le futur plutôt que le passé. Un projet de société nouveau signifie que l’on s’attelle à développer ensemble, en incluant tous les citoyens dont plusieurs ont des cultures différentes, des vedettes différentes, des mets différents et une langue différente. Cela n’interdit aucunement une langue commune. Dans le cadre d’un projet social, on doit faire suffisamment de place à tout ce qu’il y a de bien provenant des diverses parties du monde. C’est le village planétaire dont parlait Marshall McLuhan : cet endroit que j’appelle Nunaliq.
L’idée d’un patriotisme civique définit la nation au moyen de ses idéaux, au lieu des bas instincts de la race pure. Elle donne aux citoyens un moyen d’être fiers de leur pays, sans les sous-entendus de bigoterie et de chauvinisme.
Le mois prochain, comme chaque année, je ferai relâche. Vous devrez donc attendre le 12 septembre pour la suite. Que le beau temps qui vient vous inspire et vous réjouisse.



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