Pas d’accord, Fareed !

Par Édouard G. Trépanier |

Fareed Zakaria souhaite que la guerre en Ukraine se termine rapidement.  Comme la Russie finance son armée avec ses revenus du pétrole, Fareed préconise un rapprochement des États-Unis et de l’Union européenne avec Mohammed bin Salman (celui qui découpe les journalistes).  De cette façon, l’Arabie saoudite pourrait amener l’OPEP à produire plus de pétrole et ainsi faire baisser le prix du marché international, donc réduire les revenus de la Russie.  En plus, Fareed ne partage pas le point de vue du Président Biden qui positionne la guerre en Ukraine comme une lutte entre la domination autocratique (les dictatures) et les démocraties.  Fareed est même d’avis que cette prise de position est dangereuse, compte tenu du vote de l’ONU, où 35 pays se sont abstenus (dont la Chine). 

Regardons un peu le contexte : La résolution sur l’opposition à la guerre en Ukraine (2 mars 2022) exige que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine, retire sans délai, complètement et sans condition, toutes ses forces militaires et que tous les pays accordent une aide humanitaire à l’Ukraine.  Sur les 193 membres de l’Organisation, 141 pays ont approuvé la proposition (73 %).  Cinq s’y sont opposés : la Russie, la Biélorussie, la Corée du Nord, l’Érythrée et la Syrie (sans surprises).  Parmi les abstentions, il n’y a que peu de véritables démocraties : l’Inde et le Brésil sont présentement dirigés par des anti-démocrates.  Par ailleurs, nous assistons à un affaiblissement des démocraties depuis quelques décennies (Democracy Index, the Intelligence Unit of The Economist).  Même le porte-étendard des valeurs démocratiques, les États-Unis, vient de mater un coup d’État qui pourrait bien être rejoué en 2024.  Pendant ce temps, la Chine devient la puissance économique dominante et la Russie, vexée par un manque de reconnaissance, est dirigée par un autocrate qui s’enferme dans son désir de dominer.  Donc, selon moi, Fareed fait fausse route.  Ce n’est pas en reculant qu’on avance. 

Comme le Président américain, je crois que l’attaque de la Russie est motivée en premier lieu par l’avance de la démocratie en Europe de l’Est.  Il y a bien sûr une valse des élus, mais les valeurs démocratiques y progressent lentement depuis la chute du Mur.  Même si Poutine accuse l’OTAN ou les « Nazis ukrainiens », il sait très bien que la démocratie qui s’approche de son royaume peut gagner les esprits du voisin.  D’ailleurs, il sait aussi que ses propres enfants, ainsi que les oligarques russes, jouissent de la dolce vita dans les riches démocraties de l’Ouest.

Quoique nous souhaitons tous ne pas faire face à une situation où les pays du monde se voient forcés à s’aligner à cause d’un conflit généralisé ; si une telle guerre devenait inévitable, les démocraties, les pays qui y aspirent, ceux qui ont tendance à respecter la Déclaration des droits de la personne et tous ceux qui préfèrent bénéficier de la protection ou des grâces des États-Unis se rangeraient contre la Russie.  Même la Chine, rivale pragmatique, songerait à son essor économique, en grande partie fondée sur le marché de l’Occident.  Elle  pourrait donc laisser tomber la Russie.  Quant au Mexique, le peuple veut rompre avec l’ordre néolibéral états-unien, mais il ne s’alignerait vraisemblablement pas avec la Russie.  En somme, je suis habituellement d’accord avec l’animateur de la plus grande émission d’affaires publiques de CNN, Fareed Zakaria, mais pas cette fois-ci.  Les démocraties qui défendent les valeurs mises de l’avant par l’ONU doivent tracer la ligne de démarcation que les dictatures ne doivent pas transgresser, surtout pas par la violence.  La peur serait ici bien mauvaise conseillère.

Les frontières

Elles ne sont que rarement parfaites.  Elles sont généralement imposées arbitrairement à la suite d’un conflit armé.  Au siècle dernier (1945), les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale se sont entendus sur de nombreuses nouvelles frontières.  La même année, on créait l’Organisation des Nations Unies à laquelle tous les pays du monde acceptaient de participer.  Après le conflit le plus meurtrier de l’Histoire (plus de 60 millions de morts, soit 2,5 % de la population mondiale de l’époque, des civils en majorité), les peuples de la Terre se sont unis pour « préserver les générations futures du fléau de la guerre » et pour maintenir la paix et la sécurité internationales.

Depuis lors, la presque totalité des nations a respecté les frontières ainsi tracées.  Évidemment, même si l’on ne comptait pas les guerres civiles souvent issues de la décolonisation et les occupations plus ou moins brèves pour tenter d’installer un gouvernement amical, il y a eu de trop nombreuses transgressions des prescriptions de l’ONU.  Je ne cherche pas à minimiser les conflits outre-frontière auxquels trop souvent les États-Unis ont participé, mais ils ne visaient pas à changer les frontières. 

Mais dans le cas qui fait l’actualité, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on parle d’une grande puissance qui nie l’existence d’un pays voisin et qui l’envahit pour l’annexer et en éliminer les traits culturels.   Si les tenants de la règle de droit laissaient ce genre d’invasion recommencer, la leçon que nos pères et mères ont tirée de la Seconde Guerre mondiale risquerait de se perdre.  La Chine n’aurait plus de raison de retenir ses visées expansionnistes en Asie, l’Inde au Kashmir et qui sait, les États-Unis en Amérique du Sud.  L’Europe deviendrait probablement un autre champ de bataille.  Et même si l’on hésite à en parler, les É-U vont bientôt manquer d’eau… ce que nous avons au Canada.

Il me semble donc qu’il est devenu impératif de porter le flambeau des valeurs de l’ONU et d’étouffer dans l’œuf les velléités des puissances militaires.  Le risque d’un dérapage vers une guerre mondiale m’apparaît moins probable que si nous laissions la Russie et la Chine faire à leur guise. 

Un nouvel ordre mondial

Après un élan du commerce international que l’on a appelé « la mondialisation de l’économie »,  est-ce que le balancier qui revient nous projette vers une économie plutôt continentale ?  De grandes régions économiques où les Amériques se referment et la Chine contrôle l’Asie et exploite l’Afrique.  Les grands perdants seraient l’Europe (qui ferait face au retour des Huns ou des Goths ?) et l’Australie (Nouvelle-Zélande comprise) sous domination chinoise.  Et le pauvre Japon, lui ?

Mais est-ce vraiment ainsi que les dés devraient tomber ?  Au lieu de glisser dans un nationalisme farouche et étouffant, pouvons-nous passer par la raison ?  Les États-Unis ont-ils la capacité de s’entendre avec la Chine pour éviter les guerres, se livrer une rivalité commerciale respectueuse des lois du marché (un capitalisme sain) tout en acceptant les différences de régime politique ?  D’ailleurs, il me semble que nous n’allons nulle part à tenter d’humilier la Chine avec le respect des droits de la personne.  L’humiliation n’a jamais été une méthode efficace pour persuader, entraîner et progresser ensemble.  Devrions-nous cesser de nous projeter comme une civilisation supérieure, même si nous sommes convaincus que la démocratie et les droits de la personne ont un meilleur avenir que la force brute ?  En outre, devrions-nous repenser l’ONU qui, avec son droit de veto au conseil de sécurité, anéantit la conversation sur l’essentiel ?

Pourquoi ne pas simplement nous lancer de véritables défis planétaires à relever, chacun selon sa façon de faire ?  Une crise mondiale de l’énergie s’annonce.  Le réchauffement de la Planète limité à 1,5 degré Celsius est un objectif déjà impossible à atteindre.  Pourquoi ne pas être pragmatique et se placer au-delà de l’inévitable ?  Pour éviter les inconvénients de court terme, allons-nous laisser sombrer l’humanité dans le désordre des migrations massives impossibles à contrôler ou pire, vers le suicide nucléaire, au lieu de nous relever les manches ?

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