Faits, opinions, science et confusion

Par Édouard G. Trépanier |

Tant de gens croient que les médias traditionnels d’information (radio, télévision et journaux quotidiens) sont contrôlés par les gouvernements ou de riches personnages de mauvaise foi qui cherchent à manipuler l’opinion publique.  Délivrance, depuis 15 ans, les médias sociaux offrent l’occasion aux utilisateurs de devenir diffuseurs.  Mais, c’est comme le jeu de la chaîne téléphonique où le message original et le dernier reçu ne sont plus le même.  Pour agrémenter un peu son existence, chacun y a mis du sien.  Parmi ces retransmetteurs, on retrouve des personnes dont l’équilibre émotif est fragile, des gens contents de répandre la polémique, et même des pays qui, pour leur intérêt propre, souhaitent en affaiblir un autre.  En le sachant ou non, le manipulateur s’appuie sur une propriété du cerveau humain.   À cause des réactions ancestrales de survie, notre cerveau préfère la rapidité, les explications simples et faciles à comprendre, au lieu des exposés  bourrés de nuances ou qui exigent une compréhension de phénomènes complexes. 

Les circonstances sont donc propices pour les fauteurs de troubles qui arrivent facilement à créer un doute sur les faits généralement reconnus.  Et voilà que l’information devient un outil de manipulation.  C’est pourtant ce que l’on craignait initialement : que les médias les plus lus, écoutés ou regardés de propriété concentrée (publique et privée), nous manipulent.  À force de craindre la manipulation, on est arrivé à se manipuler soi-même !  La différence : les médias traditionnels sont réglementés.  S’ils publient une nouvelle fausse, ils se confondent en excuses ou sont pénalisés.  Les médias sociaux : pas de règlements, pas d’honneur, pas de honte et l’anonymat sur un plateau d’argent.

Pour tenter de lever le flou entre le vrai et le faux, nous devons faire appel à la science : cet arbitre incontestable.  Mais la science est le consensus de la recherche dans le monde, à un moment précis.  Ce n’est surtout pas une expérience d’un chercheur seul.  Lorsqu’il s’agit d’un savant débat entre la théorie de la relativité générale d’Einstein et la mécanique quantique, il n’y a que peu d’effet sur les comportements sociaux.  Mais, lorsque la science touche notre vie quotidienne et qu’en plus, elle change rapidement, le discernement devient tellement difficile que plusieurs parmi nous cèdent au jugement déclaratoire bien tranché.  C’est affolant l’incertitude. 

Par exemple, lorsque le COVID s’est présentée, la science a dit : le virus est caché dans les gouttelettes et il se dépose sur les objets pour y survivre plusieurs jours.  Si on touche une telle surface, on se contamine.  Six mois plus tard (8 juillet 2020), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare que le virus peut rester en suspension dans l’air, un peu comme les odeurs vaporisées ou la fumée de cigarette.  Ce n’est qu’une année plus tard qu’on a réalisé qu’il n’y avait presque aucune charge virale sur les surfaces.  Pourtant, les gouvernements ont continué à préconiser de nettoyer les surfaces avec des produits désinfectants.  En décembre 2021, un nouveau variant de la COVID s’avère beaucoup plus transmissible.  Plongées en pleine crise à savoir si les mesures en place (vaccins) sont efficaces contre ce variant (omicron), personne n’explique de quelle façon la transmissibilité s’est amplifiée.  Pendant que les gouvernements répètent simplement les mesures sanitaires, la confusion et la fatigue s’installent.  Et maintenant, alors que les réinfections se multiplient, on apprend que dans les intérieurs généralement mal ventilés, on respire 5 à 10 % de ce qui sort des poumons d’une personne voisine.

Pas surprenant qu’il ne reste qu’une portion de la population qui persiste, deux ans plus tard, à vouloir comprendre, au travers d’une science mouvante et d’un grand nombre d’âneries déconcertantes.  Il est grand temps qu’un sommaire crédible et vulgarisé des ordonnances scientifiques et politiques, y compris les bavures des deux dernières années, soit publié.

Arrêter l’érosion de la démocratie

Depuis quelques décennies, la démocratie dans le monde est en recul.  Il existe diverses façons de stopper l’érosion.  Peut-être que l’extrémisme du dictateur Poutine aura accompli davantage pour raffermir les liens démocratiques que les autres remèdes proposés.

Selon Anna Lührmann et Melis G. Laebens, dont le résultat d’une étude a été publié le 15 avril 2021 par l’Institut V-Dem, l’érosion de la démocratie a été stoppée dans trois pays (Bénin, Équateur et Corée du Sud), au moyen de mécanismes d’imputabilité.  On y parle d’imputabilité horizontale par le système judiciaire qui applique le principe selon lequel nul n’est au-dessus de la loi, d’imputabilité verticale comme la rivalité entre partis politiques qui s’affrontent au moyen d’élections universelles et libres et d’imputabilité diagonale comme les pressions exercées par l’opinion publique et les médias.  Évidemment, le rôle joué par les institutions demeure nécessaire pour soutenir la démocratie.  Par exemple, les mandats présidentiels déterminés dans la constitution préviennent les abus de pouvoir et l’indépendance judiciaire fait obstacle à l’avancée de l’autoritarisme.  Imputabilité et institutions sont des remparts qui gardent la démocratie sur une route pleine d’embûches, notamment créées par ceux qui préféreraient que le privilège de la liberté ne s’applique qu’à eux. 

Il semble que l’aventure étasunienne débutée en 2016 tire à sa fin avec les révélations récentes et les conclusions à venir des enquêtes en cours.  Les institutions et l’imputabilité de certains ont tenu le coup.  N’avons-nous pas hâte de lire ce livre ?  À cet égard, « Les Assises de Nunaliq » consacre plusieurs pages aux mécanismes d’imputabilité et aux contrepoids des pouvoirs politiques distincts (« checks & balances »).

Le vivre ensemble

Je sais, l’expression commence à être usée.  Mais je l’aime bien, car elle exprime simplement une atmosphère sociale de quiétude, une harmonie naturelle et cohérente. 

Lorsqu’un peuple est homogène par son origine, sa religion et sa langue, la question du vivre ensemble ne se pose pas.  Il y a des différences d’opinions politiques par exemple, mais la vision du monde est commune.  On peut voyager à l’étranger et même être curieux des modes de vie différents, mais l’on sait que l’on va revenir à la maison, un cocon de stabilité réconfortante. 

Par contre, quand tout le monde se met à voyager, y compris ceux qui quittent leur pays à cause de l’injustice (guerre, violence sociale, pauvreté abjecte), le vivre ensemble devient une question incontournable d’actualité.  Se questionner n’est pas suffisant.  Il faut trouver et partager des réponses.  Dans ce domaine, les gouvernements n’excellent pas, parce qu’il n’y a pas de votes à gagner.  Occasionnellement, un intellectuel devient chef d’État et s’intéresse à ce genre de problème.  Au Canada, Pierre Elliot Trudeau a déterminé que le multiculturalisme devait être la philosophie d’accueil nationale.  Après trois décennies, le Québec a conclu que cette philosophie ne lui convient pas.  Un peuple minoritaire, déjà conquis et homogène, réagit différemment d’une nation déjà issue de l’immigration qui se grappe autour du conquérant.    

Il reste donc à inventer un mode d’accueil (l’immigration croissante est simplement inévitable) qui satisfait la plus grande justice sociale, mais qui respecte l’identité propre du peuple déjà en position de minorité.  Nous devons apprendre à conjuguer l’appartenance identitaire à un groupe social et à créer des passerelles systémiques pour accomplir notre désir de vivre ensemble (le refuser mène au malheur de tous et à la décadence sociale).  Il me semble que l’interculturalisme (caractères de tous choisis et adoptés petit à petit dans un tout cohérent qui enrichit la société hôte) se défend comme philosophie d’accueil, par opposition à l’aveuglement volontaire français et à l’égalité imposée de toutes les cultures au Canada.  La peur de disparaître qui nous affecte tous, à des degrés divers, doit être partagée, comprise et réalisée dans un projet commun dont une langue commune pour communiquer.  En plus, pour que le « nous » de l’hôte ait un attrait pour l’autre, nous devons plancher sur notre joie de vivre légendaire, y compris une distribution égalitaire du travail.  Nous devons déconstruire les obstacles (exclusion systémique, discrimination, absence de culture civique, xénophobie) et créer de nombreux espaces de rencontres et de dialogue.  Quoi de mieux que la musique et la nourriture ?  (Inspiré de « Un modèle à inventer », une émission diffusée à Savoir média, animée par Sophie Fouron et Normand Baillargeon, où les invités sont Marina Doucerain, Jonathan Durand Folco et Fady Dagher)

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