ÉDITION SPÉCIALE : Guerre et démocratie

Par Édouard G. Trépanier |

Je préfère écrire sur une éventuelle gestion des États qui tiendrait compte de l’évolution de la condition humaine.  C’est pourquoi je crains que l’actualité n’embrouille ma réflexion.  Mais aujourd’hui, difficile d’éviter le sujet de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. 

L’action de Vladimir Poutine confirme l’incompatibilité entre la démocratie et l’autoritarisme, un sujet amplement évoqué dans « Les Assises de Nunaliq ».  J’y mentionne aussi, de différentes façons, que nous vivons une époque de choc entre deux visions de l’avenir : l’une optimiste et l’autre, conformiste.  La seconde condamne le conflit intérieur et la querelle sociale à une pagaille de laquelle on ne peut s’échapper.  Je traduis cet affrontement entre ces deux visions par une possible guerre entre les démocraties et les dictatures.  Alexis de Tocqueville écrivait dans L’Ancien Régime et la Révolution : « Les despotes eux-mêmes ne nient pas que la liberté ne soit excellente ; seulement ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les autres en sont indignes tout à fait. » 

Pour Poutine, comment tolérer qu’un pays voisin, partie intégrale de l’empire soviétique il y a environ 30 ans, observe la Déclaration universelle des droits de l’homme et, insulte à l’injure, devienne plus prospère que la Russie ?  L’Ukrainien n’est-il pas le pire exemple pour son cousin russe ?  Autre circonstance favorable à la conjoncture de conquêtes : l’ascension du nombre d’autoritaristes élus qui vient affaiblir le régime de gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple.

Plus précisément, le Rapport 2022 que vient de publier « V-DEM Institute » (« Varieties of Democracy » produit la plus grande base de données sur les nations [maintenant 202 pays] quant à leur régime politique, données compilées de 1789 à 2021. Plus de 3700 experts y travaillent à relever des centaines d’indices et d’attributs qui permettent d’offrir une vue globale sur l’état de la démocratie [avancement et recul] dans le monde) révèle que la population qui jouit de la démocratie en 2021 est à son point le plus bas observé depuis 1989 : 30 ans d’avancement éradiqué avec l’ascension récente des autoritaristes.  Environ 70 % de la population planétaire se trouve maintenant assujettie à des dictateurs (en herbe ou de longue date).  Même l’Europe (le berceau de la démocratie) souffre de cette tendance avec 20 % de sa population menacée par des autoritaristes élus.  Les dictateurs s’encouragent entre eux et deviennent plus audacieux.  Ils sèment maintenant la polarisation et la déstabilisation des sociétés dans une quarantaine de pays.  En seulement 10 ans, 35 pays ont glissé sous l’autoritarisme où la population a perdu nombre de libertés, dont celle de l’expression.   Évidemment, ces 35 pays en voie d’établir un régime politique tyrannique ne sont pas tous affectés au même degré.  Certains transforment le système électoral en imposant des restrictions chez ceux qui, au scrutin universel, pourraient normalement voter.  On change la façon de compter les votes.  De façon partisane, on découpe les cartes électorales afin de remporter un maximum de circonscriptions.  L’autorité de surveillance du scrutin est remise entre les mains du parti antidémocratique.  On réussit à subjuguer l’appareil judiciaire afin de n’obtenir que des jugements favorables au dictateur en devenir.  On discrédite les médias indépendants au point où une proportion appréciable de la population ne leur fait plus confiance.  Dans 19 de ces 35 pays, toute argumentation de la part des intellectuels (mieux renseignés et moins émotifs) se voit fortement réprimée par la majorité qui mange dans la main du dominant.  En 2021, les autoritaristes ont battu un record avec 6 coups d’État : 5 militaires et un sans l’armée, sans compter la tentative du 6 janvier chez nos voisins.  Voilà des constats troublants dont Poutine profite.

Les atrocités du bombardement non provoqué de la population ukrainienne incitent les pays à choisir un camp.  Alors que la Biélorussie, la Tchétchénie, la Syrie, le Vénézuéla, la Serbie, la Corée du Nord, l’Érythrée et Cuba soutiennent l’invasion de l’Ukraine, le Brésil invoque la neutralité pendant que l’Inde, le Pakistan, la Chine, la Géorgie et le Kazakhstan restent sur la clôture.  La désinformation de la part des pays en voie de dictature est en croissance, notamment à cause des algorithmes des médias sociaux et du réflexe humain qui consiste à se gonfler le torse, lorsque l’on annonce en premier quelque chose à son entourage (généralement répliquer les « fake news »).  Hormis les désinformateurs en chefs que sont la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, les plus grands promoteurs de désinformation proviennent de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Certains pays, sur le chemin de l’autoritarisme, se portent maintenant volontaire pour accueillir, ne serait-ce que temporairement, les Ukrainiens qui fuient les bombes.  L’implication de ces peuples dans une corvée commune, ici l’effort humanitaire, peut avoir l’effet d’intéresser plus de gens à la chose publique.  Plus on s’intéresse, plus on s’informe et plus on vote.  Notre reconnaissance envers ces nations encore démocratiques pourrait les ramener vers des dispositions mieux adaptées à la condition humaine actuelle.  Il est encore trop tôt pour observer un tel changement d’orientation.

Sur le chemin de la démocratie, il ne reste plus, en 2021, qu’une quinzaine de pays.  Parmi eux, 6 sont devenues pleinement démocratiques l’an dernier.  Bon au net, le Rapport de V-Dem n’est pas encourageant, mais ne sombrons pas dans la désolation.  « À la fin de la Seconde Guerre mondiale [guerre typique de fascistes contre les Républiques démocratiques], il n’y avait qu’environ 20 pour cent des nations qu’on pouvait considérer comme des démocraties. » (Dick Howard, « The Primacy of the Political, A History of Political Thought from the Greeks to the French & American Revolutions », Éd. Columbia University Press, New York, 2010).  Depuis, la proportion de la population planétaire vivant en démocratie a doublé.  Enfin, la création de l’ONU et la participation de tous les pays de la Terre créent un terroir où la conquête des autres territoires nationaux est devenue moins acceptable, car les membres se sont engagés à ne plus faire de guerres de frontières et à résoudre leurs conflits par collaboration, justement au forum international qu’est l’ONU.

Poutine peut nous sembler irrationnel.  Mais il serait plus prudent d’essayer de mieux comprendre que de le classer illico parmi les fous.  Selon le philosophe spécialisé en théories politiques et « YouTuber » Vlad Vexler, Poutine provient du monde de l’espionnage où l’on découvre des complots et l’on soupçonne les gens d’être conspirationnistes.  Il ne croirait pas que la démocratie authentique existe.  Elle ne serait qu’une façade qui cache les  véritables décideurs.  C’est derrière ce subterfuge que plusieurs pays s’alignent avec les États-Unis, l’ennemi premier de la Russie.  Le dictateur de l’État russe serait ainsi profondément convaincu que l’OTAN n’existe que pour éliminer la Russie.  Il tente depuis longtemps d’en convaincre les Russes.  Par ailleurs, l’Union européenne vient de se doter d’un plan de transition visant la non-dépendance de l’énergie russe pour 2027.  Cela privera la Russie de milliards de dollars par jour.   Dans ces circonstances, le raisonnement de Poutine pourrait être : si le monde veut se passer de la Russie, la Russie peut bien se passer du monde.  Voilà que l’option nucléaire devient une simple stratégie géopolitique …autodestructrice. 

«  En 1938, il y avait trois visions du monde : le libéralisme, le communisme et le fascisme.  En 1968, il en restait deux (la guerre avait réglé le cas du fascisme).  En 1998, une seule (l’URSS et la guerre froide relevaient du passé).  Mais en 2018 : aucune.  » (Yuval Noah Harari, « 21 Lessons for the 21st Century », Éd. Spiegel & Grau, Jonathan Cape, 2018)  Poutine semble vouloir  faire renaître la vision fasciste du monde; au moment où le néolibéralisme ne paraît plus une option viable à long terme.  Les peuples désillusionnés et désabusés de l’élite qui dirige les démocraties ne vont pas oublier leurs récriminations. 

C’est dans ce contexte que « Guerre et démocratie » pourrait définir l’instant que nous vivons.  Il est grand temps d’instituer un groupe de travail spécialisé en résolution de conflit, de façon à rétablir un canal discret de communication visant à ramener les belligérants sur les besoins fondamentaux de l’humain (Abraham Maslow).  On ne peut plus laisser les Présidents et les militaires se lancer des reproches et raffermir leur posture conformiste.  Nous n’en sommes peut-être déjà plus à essayer de sauver l’Ukraine.

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *