Une métamorphose de la société

Par Édouard G. Trépanier |

Ceux qui me connaissent bien savent, et ceux qui ont lu « Les Assises… » devinent que je suis un « soixante-huitard ».  Nous voulions changer le monde.  Nous disions que le système était malade.  Et le temps fit son oeuvre.  La jeunesse possède l’énergie et l’imagination créative, mais sans l’expérience, sans le vécu, quelle direction prendre pour atteindre quel objectif concret ?  Par contre, chez celui qui a vécu, l’énergie et l’enthousiasme parfois s’effritent. 

Dans la population en général, deux obstacles se dressent devant l’effort de changement :

  • le fatalisme (à quoi sert de s’en faire, puisque l’humain est destiné à disparaître ?), et
  • le manque d’imagination. (Source : Erich Fromm « The Sane Society », Éd. Holt & Company, Henry, 1955)

Pourtant, imaginer une société meilleure et plus juste me paraît beaucoup plus simple que de produire des alliages comme le chimiste en façonne, ou envoyer l’humain sur la lune, comme le physicien le conçoit. 

En ce début d’année des écoles et de bien autres choses, je vous souhaite le goût de la métamorphose sociale.

Pourquoi l’État américain devient-il une démocratie précaire ?

Il existe bien des théories en réponse à cette question.  Voici un point de vue intéressant. 

La guerre civile américaine (1861-1865) a déchiré la nation constituée près d’un siècle auparavant, pour ensuite tenter de la reconstituer.  Souvent, on se précipite après une guerre civile afin de créer une démocratie, au moyen d’une élection.  Pourtant, l’histoire accorde une grande importance à certaines étapes préalables : une ère de sécurité pour tous et la règle de droit rassurent toutes les factions, pendant que l’on bâtit la confiance envers les institutions.  D’ailleurs, se précipiter dans une élection peut être perçu comme l’installation d’une tyrannie de la majorité.  Aux États-Unis, on a retiré les troupes du Nord avant de mâter les milices suprémacistes.  Les demies mesures ne produisent que rarement un succès complet.  À la suite de tout bouleversement, les plus vulnérables parmi les perdants deviennent les principales victimes, lorsque le vainqueur ne les protège pas suffisamment.  Il a fallu attendre 1965 avant que la ségrégation raciale devienne illégale.  Pourtant, le vainqueur ne doit ni relâcher ses convictions ni accepter un compromis sur ses principes.  Au contraire, il doit insister sans tarder sur le nouvel ordre du droit. (Source : Daniel Byman dans le « MIT Journal International Security » [https://direct.mit.edu/isec/article/46/1/53/102853/White-Supremacy-Terrorism-and-the-Failure-of] et inspiré par l’infolettre de Fareed Zakaria du 6 août 2021) 

En outre, dans le cas de la guerre civile états-unienne, je crois que tout en sévissant sur les principes (l’abolition de l’esclavage par exemple), le Nord aurait dû prodiguer une aide économiquement à la partie vaincue, en particulier à l’industrie du coton qui venait de perdre sa main-d’œuvre (les esclaves).  Enfin, à la suite d’une révolution ou d’un changement de régime, il faut inévitablement mettre en place une éducation civique sur les mécanismes de l’État et à propos des objectifs sociaux inspirants du pays à bâtir.  Même aujourd’hui, ce curriculum éducatif fait défaut.

« Les Assises » déplore l’absence d’éducation civique dans la plupart des cursus scolaires.

Éducation religieuse

J’hésite toujours avant d’aborder un sujet relatif à la religion.  C’est que je ne sais pas si Dieu existe et je n’ai pas les moyens d’en faire la preuve.  Être laïc, agnostique ou athée est souvent perçu comme une insulte à la foi de certains.  J’aborde toutefois le sujet de la religion ici parce que ce qui m’insulte et me répugne profondément, c’est qu’on abuse de l’innocence et de la merveilleuse naïveté des enfants.

Le 7 juillet 2014, la ministre de l’Intérieur britannique (Theresa May) lançait une enquête indépendante sur les abus sexuels envers les enfants en Angleterre et au pays de Galles.  L’IICSA (Independent Inquiry into Child Sexual Abuse) a découvert que les victimes d’agressions sexuelles dans leur enfance blâment l’abus de pouvoir des religieux et conservent, leur vie durant,  une méfiance envers l’autorité.  Puisque la religion doit enseigner la différence entre le bien et le mal, et doit protéger les plus vulnérables, elle a trop souvent horriblement failli. 

L’enquête a été effectuée chez 38 organisations religieuses comprenant les témoins de Jéhovah, les baptistes, les méthodistes, les musulmans, les juifs, les sikhs, les hindous, les bouddhistes et autres dénominations chrétiennes non conformistes, sans oublier l’Église anglicane et l’Église catholique romaine.  Le rapport de septembre 2021 (https://www.iicsa.org.uk/publications/investigation) qualifie les abus et les camouflages de systématiques.  Les autorités religieuses envoient régulièrement les abuseurs dans une communauté différente, afin que les rumeurs locales s’évanouissent.  Plusieurs cas spécifiques sont mentionnés dans le rapport, mais les énumérer n’est pas l’objet de cet article.  Il arrive même qu’un enfant qui dénonce un membre du clergé soit traité de saleté et ostracisé par la communauté des co-religionnaires.  Après une condamnation des agresseurs, il est rare qu’une religion se donne la peine de porter secours et de prodiguer un appui quelconque  aux victimes, ainsi doublement punies.  Presque toujours les différentes Églises combattent avec acharnement les poursuites civiles, après que la justice pénale ait fait la preuve de conduite criminelle chez des autorités religieuses.  Les institutions religieuses accordent plutôt priorité à leur réputation, au-delà du bien-être de leurs disciples.  On rejette même la faute sur les victimes.  Comme chacune des dénominations semble avoir instauré un barrage d’obstacles à toute éventuelle plainte, l’enquête conclut que les cas identifiés ne sont que la pointe de l’Iceberg.

Le rapport a produit de nombreuses recommandations dont l’instauration de mécanismes indépendants de protection des enfants, y compris le suivi de chacune des plaintes.  Évidemment, les Églises ont répondu au rapport avec la cassette des belles intentions.

(Source : Harriett Sherwood, The Guardian, 2 septembre 2021)

« Les Assises » d’une société du XXIe siècle insiste sur la laïcité afin d’inclure toutes les spiritualités.  Mais force est de constater que des mécanismes de protection (dont au moins un indépendant) des enfants sont nécessaires.

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