Démocratie pluraliste (suite)

Par Édouard G. Trépanier |

Le 12 juillet dernier, je vous entretenais de démocratie pluraliste, comme étant celle dont nous avons besoin afin que la démocratie libérale ne soit pas rejetée par ceux qui, se gonflant le torse, ont en fait peur de l’avenir.  Depuis lors, le Président américain a fait une sortie marquée dans laquelle il prévient son peuple de la dérive populiste qui remplace la démocratie par le fascisme.  Pendant ce temps, la guerre en Europe se poursuit et révèle à la majorité qu’elle est effectivement l’affrontement entre le fascisme et la démocratie.

Je fais un pas en arrière (bref …enfin) avant de poursuivre sur l’aspect pluraliste du seul régime politique qui m’apparaît juste et légitime.  J’emprunte aux Assises de Nunaliq ma définition de la démocratie (je n’ai le crédit que de l’assemblage, car les principes proviennent de grands penseurs).  Le gouvernement du peuple par le peuple, dans sa forme démocratique, vise le bonheur de tous et par tous.  En ce sens, il doit :

  1. Offrir à tous, égaux en société, la possibilité d’être gouvernés et de gouverner à leur tour.  Tous doivent jouir de la liberté de lancer des initiatives personnelles, sans que l’État y fasse indûment obstacle.  Le commerce y est donc le plus libre possible.  En outre, afin que le sentiment de liberté individuelle et collective demeure présent à l’esprit de tous, toute décision de l’État doit donner lieu à une description exprimant en quoi la liberté des uns peut se trouver atteinte et en quoi la liberté des autres se retrouve ainsi accrue.  La somme doit obligatoirement se solder par une plus grande liberté démocratique et collective, ou tout au moins, un meilleur équilibre entre les obligations des uns et des autres.
  2. Entretenir une harmonie sereine entre l’unité et la diversité.  Autrement, la démocratie devient la dictature du nombre.  Le respect des droits de la personne est ici fondamental.  Le mot clé : « tolérance ». 
  3. Construire et soutenir des institutions démocratiques qui sont dignes de la confiance du peuple,  afin de pouvoir surveiller ou, au moyen d’élections, évincer les dirigeants, sans avoir recours à la  révolution.  Le droit universel de vote  (dont tous les partis politiques font la promotion), conforme à la durée prescrite des mandats, est soutenu par l’application du droit (procédés clairs et justes où tous sont égaux).  L’issu de l’élection par suffrage universel et vote secret est la formation d’un gouvernement.  Ces élections sont préparées et surveillées par une autorité indépendante et se déroulent sans fraudes ni intimidation.
  4. Être régi par la règle de droit (sa conséquence étant la justice), appliquée par un système unique, selon les prémisses les plus amplement reconnues dans le monde.
  5. Faire la promotion de l’échange des idées et du débat avec largeur d’esprit et réceptivité du point de vue de l’autre.  En plus du pouvoir de diffusion et d’édition, les moyens interactifs de communication doivent jouer un rôle de forums d’échanges respectueux.  La participation à la chose publique est récompensée par la prise en compte de l’expression consentie.  Le curriculum scolaire rend apte au débat constructif, à une meilleure maîtrise de ses émotions, et rend habile à déceler les idéologies et les campagnes destructrices de progrès social, de démocratie et de civilisation.

Outre ces cinq caractères essentiels à la démocratie libérale, une démocratie adaptée au XXIe siècle doit en plus :

  1. Reconnaître, dans sa constitution, les conventions universelles des droits convenus internationalement.  Il se présentera des situations dans lesquelles des individus ou des minorités obtiendront une liberté qui semble empiéter sur la liberté de la majorité.  Le démocrate admettra que les minorités ont occasionnellement besoin d’une protection qui surpasse celle dont la majorité jouit normalement.  L’État doit ainsi jouer un rôle d’éducateur, afin que la majorité comprenne bien la nécessité de l’équilibre entre l’unité et la diversité. 
  2. Offrir un accès, égal pour tous, aux services publics, sans discrimination en rapport avec la couleur de la peau, le genre, la langue, la religion, l’origine nationale ou sociale, l’orientation sexuelle, la fortune, la naissance ou autre statut, ainsi qu’en ce qui a trait aux opinions politiques.  Cette interdiction de discrimination doit s’étendre au secteur privé.
  3. Prodiguer une éducation basée sur la science et la connaissance universelle.  Fait partie du cursus, un programme d’éducation civique où le patriotisme signifie que, dans une nation, chacun se soucie du bien-être de l’autre.
  4. Ajouter statutairement deux autres pouvoirs à ceux du législateur, de l’exécutif et du judiciaire.
    • Celui de la presse, à la fois fenêtre sur le monde et miroir de sa société.  La liberté d’opinion et d’expression, également applicable à tous, comprend celle d’échanger et de recevoir idées et informations en provenance de tous les médias, qu’ils se situent sur le territoire de la nation ou ailleurs, ce qui permet la liberté de pensée, de conscience et de religion.  Tout en conservant son indépendance, la presse, ou média d’information, doit avoir le financement requis pour cueillir, rapporter et disséminer l’information, les nouvelles et les opinions, étant assujettie seulement aux restrictions nécessaires dans une société respectueuse des droits de chacun, conformément à la loi ;
  5. Comprendre des institutions, le gouvernement inclus, qui soient pragmatiques, efficientes,  transparentes, participatives et pleinement imputables envers les citoyens, et y intégrer un secteur de lutte à la corruption.  Les mécanismes de contrepoids (checks & balances) entre les différentes branches du pouvoir et les principales institutions forment le socle de la gouvernance.  Toute situation de non-conformité ou de refus d’application de la constitution déclenche automatiquement une enquête en vue de rétablir le respect du pacte social.

Pour la plupart, ces principes et pratiques de la démocratie pluraliste, sont extraits de la Déclaration de Varsovie, énoncée par Community of Democraties, le 27 juin 2000 (https://community-democracies.org/).

Voilà pour l’objet qu’est la démocratie du XXIe siècle.  Maintenant, comment y arriver ?

  1. En premier lieu, il faut rassembler toutes les forces vives de la nation.  Pour que ceux qui étaient là avant nous, ceux qui ont été persécutés et les nouveaux arrivants adhèrent volontairement au projet d’une démocratie nouvelle, il faut reconnaître les injustices et les erreurs historiques que le peuple hôte aurait fait subir, et demander pardon.  Dans certains cas, il faudra mettre en place un système de rétribution commensurable à la faute.
  2. Personne ne veut le désordre, encore moins dans les mouvements migratoires.  Personne n’accepte que son identité et sa culture soient menacées par des hordes de migrants traversant des frontières poreuses.  Si l’on veut arriver à créer et maintenir un régime politique qui convient, il faut contrôler les flux migratoires avec des frontières étanches.  À l’évidence, personne ne peut reculer l’horloge, alors regardons droit devant et mettons en place un projet de société inclusif et envoûtant, en faisant confiance à notre identité.  Pour développer un patriotisme inclusif, nous devons soigner particulièrement son aspect culturel.  Lorsque les gens disent qu’ils aiment leur pays, il s’agit généralement de sensations au quotidien : le paysage rural ou urbain, les mets, la musique populaire, l’équipe sportive locale, l’atmosphère paisible, l’architecture, les foires nationales et même les congés fériés (non religieux de préférence).
  3. On ne peut s’attendre à ce qu’un nouveau venu s’intègre instantanément à notre culture, si on ne lui donne pas la chance de contribuer à sa façon.  Une démocratie pluraliste ne vise pas l’homogénéisation de la société, mais plutôt une diversité confortable reposant sur des principes adoptés par tous.  Il n’y a pas de souci à ce que notre culture s’enrichisse d’influences culturelles venant d’ailleurs.
  4. Ensuite, la démocratie pluraliste doit se définir par sa culture civique et ses valeurs constituantes, et peut-être même constitutionnelles.  Une charte des libertés comprenant les droits et devoirs du citoyen rassure ceux qui hésiteraient à adopter le patriotisme civique pluraliste pour remplacer le nationalisme ethnique.  Le passage à une telle démocratie pragmatique nous enjoint à dégrouper; en tout cas selon l’origine ethnique.  Parmi les mesures à prendre sans tarder : créons des forums (occasions ou milieux) de contacts et de discussions entre les groupes (ethnies, religions) et tentons d’établir les arrivants hors les ghettos réels ou potentiels.  Des occasions de coopération doivent être promues.  L’idée d’un patriotisme civique définit la nation au moyen de ses idéaux partagés.
  5. Enfin, la société entière doit se tourner vers le futur plutôt que le passé.  Un projet de société nouveau signifie que l’on s’attelle à développer ensemble, en incluant tous les citoyens dont plusieurs ont des cultures différentes, des vedettes différentes, des mets différents et une langue  maternelle différente.  Dans le cadre d’un projet social, on doit faire suffisamment de place à tout ce qu’il y a de bien provenant des diverses parties du monde.  Les initiatives fondées sur la coopération entre citoyens doivent être célébrées.  La concurrence appartient au privé.  La force coopérative doit être vénérée, tout comme l’empathie citoyenne.  Il faut en venir à opérer en douceur un transfert d’identité du passé au futur, avec un présent agréable.

Inspiré de l’œuvre magnifique de Yascha Mounk, intitulé : « The Great Experiment: Why Diverse Democracies Fall Apart and How They Can Endure »

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