La richesse et les Titans

Par Édouard G. Trépanier |

Lorsque la convention est comprise par tous et la grande majorité y adhère, c’est plus facile de construire et d’avoir l’impression de progresser.  Mais notre époque est plutôt trouble, un passage nuageux où nous sommes bombardés par des valeurs en vrac qui nous semblent toutes équivalentes.  C’est dans de telles circonstances qu’il est sage de rechercher des repères …que l’on trouve dans le déjà vécu.  Peut-être même dans le déroulement de l’Histoire.

« Les Assises de Nunaliq » dénonce le dérapage du capitalisme devenu néolibéralisme.  Cette dérive d’un système économique vieux comme le monde a donné naissance aux Titans.  Ceux-ci ne sont pas seulement riches, ils sont trop riches.  Un tel déraillement n’aurait pas été possible sans la complicité de l’État.  Ces Titans sont devenus si puissants, qu’ils fixent la destinée des peuples, au-delà des gouvernements élus, et même de plusieurs despotes.  Les Titans sont de véritables maîtres du monde, dont la richesse personnelle dépasse celle de la majorité des pays.  Ces multimilliardaires écrèment la Bourse dès que l’argent des travailleurs (la véritable monnaie issue du labeur) a enregistré une appréciation des titres.  Les saltimbanques de la finance, eux, rejoignent les plus grandes fortunes de la Terre : héritières de richesses colossales, issues par exemple du commerce du sucre, du café ou même des esclaves.  Certes, les Titans se retrouvent dans le fameux un pour cent que le mouvement des « Indignés » dénonce, mais ils n’en constituent qu’une toute petite fraction.  Selon Oxfam[1], il y avait 2200 milliardaires sur Terre en 2018, soit 0,000 003 pour cent de la population.  Afin de démontrer la dimension des fortunes titanesques, imaginons qu’à raison de 1 $ par seconde, le millionnaire compte son argent.  Il aura terminé en 12 jours.  Au même rythme, le milliardaire aura besoin de 32 ans. (Robert et son fils Edward Skidelsky, « How Much Is Enough? [The Love of Money, and the Case for the Good Life] », Éd. Other Press, 2012)   Certains multimilliardaires connus auraient besoin de deux à trois mille années pour compter leur fortune actuelle.  Rendu là, le capital aura tellement cru, que le « pauvre » devra continuer de compter jusqu’à la fin des temps.  En effet, sa fortune croîtra toujours plus vite qu’il ne pourra compter.  Comme il n’est pas possible de dépenser tout cet argent pour la bonne vie, les multimilliardaires n’ont d’autre choix que de réinvestir dans la finance globalisée, « siphonnant la richesse mondiale à ne rien faire », comme disait Thomas Piketty dans une conférence TED. (« New thoughts on capital in the twenty-first century », placé sur YouTube le 6 octobre 2014)

Si l’on croit que le capitalisme constitue le meilleur système que l’on connaisse, notamment parce qu’il permet l’initiative, la créativité, le développement économique et social, y compris la réalisation de soi, le temps est venu de secourir ce système.  Le laisser-aller mènerait à la révolte de l’exclu ou à l’implosion par cannibalisme.  C’est ici que l’exercice de la nuance doit s’imposer.  Tout n’est pas noir ou blanc.  Je ne préconise pas la chasse aux Titans ni même le combat contre la richesse, seulement l’élimination des lois qui ont permis cet édifice décadent.  Je continue de croire que le système économique fondé sur l’offre et la demande demeure le meilleur.  Mais tout ce qui est bon n’a pas nécessairement sa place partout.  D’ailleurs, l’abus de ce qui est bon devient néfaste.  L’eau, c’est bon pour la santé; mais on peut s’y noyer. 

Pour une vision plus complète sur la fabrication des Titans, ainsi que plus d’une vingtaine de leurs traits, il faudra lire « Les Assises de Nunaliq ».

Réchapper l’économie au moyen du capitalisme

Il semble qu’Henry Ford avait compris la marche d’une économie construite sur des assises durables.  Il payait ses employés à un salaire suffisant pour qu’ils puissent acheter une automobile et il aurait réduit la semaine de travail à cinq jours par semaine, afin que ses employés puissent jouir de leur automobile, avec leur famille.  En plus, il fabriquait plus d’automobiles que ses concurrents et chacune était faite pour durer longtemps.  Pourtant, personne ne conteste que M. Ford était capitaliste.

Voilà l’exemple d’un capitalisme sain, par opposition au néolibéralisme.  Redressement pressant : élargir et renforcer la classe moyenne; celle qui profite des avances technologiques, celle qui peut insister pour la mutualisation des services de santé et d’éducation, celle qui réfléchit suffisamment pour lutter contre le dérèglement climatique, etc.  Lorsque cette classe économique retrouvera la taille voulue, elle votera pour des politiciens qui osent lutter contre les avantages indus discrètement offerts aux Titans, eux qui ne paient pas leur juste part pour les écoles, pour la santé ni pour les infrastructures qu’ils utilisent abondamment. 

Ensuite, les lois préconisant une concurrence saine doivent reprendre du mordant en visant un équilibre socialement acceptable entre, d’une part, la concentration de propriété utile à l’efficience de la production et à la qualité des services offerts au grand public, et d’autre part, la concentration de propriété qui représenterait une influence exagérée sur l’ensemble du marché (« market power »), permettant ainsi de fixer les prix.  Si jamais il arrivait que l’offre de service exige une concentration supérieure à cet équilibre, l’État doit réglementer  l’offre de service à un niveau de détail juste suffisant pour que le public ne soit pas victime de pratiques malsaines (l’intérêt public d’abord).  Là où les activités dans un domaine industriel doivent outrepasser les frontières nationales, des ententes entre nations doivent permettre à ces industries d’évoluer dans un milieu équitable pour tous.  Ces transnationales ne pourront alors plus « jouer » les nations les unes contre les autres pour échapper à leur contribution sociale.  D’ailleurs, sans de telles ententes entre nations, comment peut-on croire que les transnationales vont faire le moindre effort pour lutter contre les changements climatiques ?

« Les Assises de Nunaliq » expliquent plus en profondeur ce redressement devenu impératif, à la fois de la gouvernance des nations et de l’économie, remettant le tout au service de l’humain.

Intervention et réglementation

Un État trop interventionniste crée des distorsions dangereuses.  Dangereuses parce qu’elles dominent le principe économique de l’offre et de la demande, au point de centraliser les décisions économiques, ce qui rend le peuple servile devant l’État.  Heureusement, la période florissante de cette philosophie (Lénine 1917 à Mao 1950) est dernière nous, avec un retour rampant du capitalisme en Russie et en Chine.  L’économie capitaliste s’adapte, que les nations soient prêtes à la recevoir ou non.  Là où l’État est trop faible, les transnationales (minières par exemple) possèdent leur propre police et appliquent leurs propres lois sur « leur » territoire.   Depuis les années Reagan-Thatcher et surtout depuis la chute du Mur de Berlin, le déclin du capitalisme fait rage dans les pays industrialisés.  Il provient de la renonciation à l’intervention publique.  Les abus de néocapitalisme s’ensuivent.  Ces États ont renoncé à garantir une économie qui soit au service du peuple.  Nous vivons une époque où l’économie a réussi à saisir entre ses mains la destinée de tous.  Et, la population commence à comprendre que la catastrophe (implosion du système) approche.

Évidemment, il existe encore une réglementation devenue superflue parce qu’elle ne s’est pas adaptée à temps, alors que le monde a changé.  Bien sûr, il faut s’en débarrasser.  Mais il est très probable que les règles désuètes étant disparues, il faille en créer de nouvelles pour baliser l’économie en fonction du bien public …à moins que l’on pense que le capitalisme est un dogme pur sans failles.  Rien n’est parfait, ni le capitalisme ni l’État.  Mais au moins dans le cas de l’État démocratique, on peut réévaluer les modes d’intervention régulièrement et congédier le gouvernement lors des élections.  Rien de tout ça n’existe dans le capitalisme.

Alors que nous réalisons les dommages infligés par la désindustrialisation des pays occidentaux, ne serait-ce pas une belle occasion pour soulever la question : qu’est-ce qui convient le mieux à ma nation ?  Le gouvernement devrait-il placer ses billes là où ça fera une différence, dans une stratégie industrielle concertée avec le secteur privé ?  Si, après avoir imposé un impôt minimal universel (le 15% de l’OCDE ?) aux transnationales, on s’assurait que chacun contribue à sa juste part pour la société, peut-être pourrions-nous promouvoir la création d’entreprises manufacturières de haute technologie, de produits de niche et de produits pour lesquels on ne veut absolument pas de pénurie (pensons pandémie, sécurité nationale, etc.)

C’est la porte qu’ouvre « Les Assises de Nunaliq ».


[1] Oxfam, (Oxford Committee for Famine Relief) est une organisation fondée en Grande-Bretagne en 1942, devenue en 1995 la confédération internationale Oxfam maintenant l’un des leaders mondiaux en matière de mesures d’urgence, auprès des communautés vulnérables.

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *