Deux visions du monde
Par Édouard G. Trépanier |
La première est celle d’une personne appelée « Machinebrain » et la seconde, celle d’une autre appelée « Gardenbrain ».
Machinebrain voit le monde, la démocratie, le capitalisme, les relations interpersonnelles et les institutions, comme une série de mécanismes équilibrés au moyen de contrepoids, et en mouvement perpétuel. Il s’attend donc à de la prévisibilité et de la stabilité, et il n’admet le besoin de corrections, qu’à contrecœur. Puisque le système lui semble parfait, il est exaspéré lorsqu’il doit se soumettre à une restriction. Machinebrain traite les gens comme les rouages de l’économie qui consomment selon les campagnes de marketing, qui votent pour confirmer les tendances dominantes, et comme des employés que l’on branche dans la machine industrielle. Et tout doit ainsi fonctionner parce que l’école a bien fait son boulot : préparer la jeunesse à la « vraie » vie. Machinebrain perçoit les anomalies sociales (la pauvreté, les prisons, la dégradation de l’environnement, l’ignorance, etc.) comme un mal nécessaire issu de l’imperfection du peuple. Son fatalisme détaché lui permet d’endurer les déviations à la norme.
Celui qui s’attend toujours à « plus » est finalement déçu.
Gardenbrain voit le monde comme un entrelacement d’écosystèmes en réseautage (les Na’vi dans Avatar), inspiré par la confiance, les nombreuses relations sociales, le tissage progressif de la toile économique, mais aussi des modes contagieuses. Pour elle, l’économie, la démocratie et les institutions sont des constructions humaines, ce qui signifie qu’il faut en prendre soin. D’ailleurs, selon les évènements qui se présentent, il faut semer à nouveau du bon grain, continuer de fertiliser le terreau, et désherber les mauvaises tendances. Le jardinier ne laisse pas la nature à elle-même et accepte la responsabilité d’en cultiver le progrès. Soutenir le développement signifie l’encadrer avec des lois et règlements que l’on s’impose, pour son propre bien. Pour conserver un maximum de dynamisme social, cet encadrement ne doit toutefois pas étouffer l’indépendance d’esprit et la créativité de chacun. Évidemment, on devra faire face à des émotions qui bouleversent les personnes et à des choix individuels moins heureux qui entrainent des cascades publiques avec lesquelles il faut ensuite composer. Mais c’est ainsi que l’on évolue, avec un sens de direction partagé, mais non infligé. Gardenbrain reconnait que les maladies sociales proviennent de l’imperfection des arrangements mis en place par les humains.
La norme, c’est le changement lui-même, ce dérangement qui crée des occasions de mieux faire.
(Source : « The Gardens of Democracy: A New American Story of Citizenship, the Economy, and the Role of Government », Eric Liu et Nick Hanauer)
L’austérité
Il y a quelques années, le mot « austérité » était sur toutes les lèvres. Les gouvernements de l’époque s’en défendaient, mais nous n’étions pas dupes. Lorsqu’un État est trop influencé par ses experts en comptabilité, le motus vivendi devient l’équilibre obsessif entre deux colonnes : Revenus et Dépenses. Pourtant, de nombreux économistes ont compris depuis longtemps qu’une vision économique de développement à long terme sert mieux l’intérêt public qu’une gestion à la petite semaine.
Selon un article de Pierre Fortin, dans l’Actualité de septembre 2020, l’austérité des années récentes a servi à ralentir l’économie et la création d’emploi. Cela a ainsi induit une réduction des revenus de l’État qui, selon la même philosophie, a engendré d’autres coupures dans les services publics et dans les infrastructures nationales. Résultat, il faut maintenant compenser à grands frais pour remettre les services à niveau (pensons au CHSLD lors de la première vague de la COVID-19) et pour réparer les infrastructures en décrépitude, sans compter la construction des nouvelles infrastructures dont nous avons besoin pour parvenir à un XXIe siècle prospère. « Une gestion douce et sans soubresauts plutôt qu’en stop-and-go nous aurait conduits à peu près au même point en 2020, mais sans errements inutiles. », écrit Monsieur Fortin.
Et maintenant, comment allons-nous concurrencer les nations qui se défrichent une meilleure place sur l’échiquier économique mondial, sans une éducation de premier ordre, sans des soins de santé de pointe, sans des infrastructures au moins comparables à celles de la Chine, ainsi qu’avec des institutions auxquelles on a peine à faire confiance ?
Le Président américain projette un plan de relance qui n’a d’équivalent que le «New Deal » de Franklin Delano Roosevelt, en 1933. Comment réagirons-nous ?
Conséquences de la pauvreté
Le disciple du néolibéralisme ne s’occupe que très peu des effets à terme de la pauvreté. Pourtant, selon un certain nombre d’études, un itinérant qui reçoit un gite salubre épargne, à la société, des dépenses annuelles en soins d’urgence, en frais pour forces de l’ordre, en judiciarisation de cas et en réhabilitations répétitives, l’équivalent du coût annuel d’un logement décent en ville, selon Juha Kaakinen qui a éliminé l’itinérance en Finlande. (https://assemblepapers.com.au/2019/01/31/how-finland-is-ending-homelessness juha-kaakinen/)
Par ailleurs, selon Hans Rosling, Anna Rosling Rönnlund et Ola Rosling (auteurs de « Factfulness : Ten Reasons We’re Wrong About the World–and Why Things Are Better Than You Think »), nous atteindrons entre 11 et 12 milliards de personnes sur Terre à la fin du siècle. Au-delà de ce nombre, les ressources de la Planète seront insuffisantes. Mais heureusement, il y aura alors décroissance, dans la mesure où les progrès de la lutte à la pauvreté se poursuivent. En effet, les gens très pauvres ont de larges familles, alors que la classe moyenne s’en tient à 2 ou 3 enfants.
Vu de cet angle, combattre activement la pauvreté est à la fois meilleur pour l’économie et une question de survie de l’espèce.



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