Sur la route du fascisme
Par Édouard G. Trépanier | Comment fait-on pour devenir celui qui donne les ordres et n’obéit à personne ? Ce mois-ci, une perspective historique concernant trois fascistes, dont le passage sur Terre a engendré beaucoup plus de souffrance que de bonheur. Si la recette du fascisme vous fait penser à l’actualité, je n’y peux rien.
HITLER
Allemagne, une crise économique engendre la misère, la peur, l’idée d’un avenir plus sombre encore, ainsi que la colère. L’impatience se fait sentir devant l’échec du gouvernement à gérer cette crise. Hitler se présente comme le sauveteur. Sous la pression des conservateurs qui espéraient l’utiliser pour stabiliser le pays, Hitler est nommé Chancelier (30 janvier 1933) par le Président Paul von Hindenburg.
- Dès le 1er février 1933, Hitler obtient la dissolution du Reichstag (parlement de législateurs) devant le Président Hindenburg, de façon à déclencher des élections. La campagne électorale se déroulera dans un climat de violence et d’intimidation orchestrées par les SA (milice à chemise brune) et les SS (garde du corps). Les élections ont lieu le 5 mars 1933. Le parti nazi obtient 43,9 % des voix, insuffisant pour une majorité absolue. Hermann Göring est nommé ministre de l’Intérieur et donne aux SA et SS des pouvoirs d’auxiliaires de police. Les députés communistes sont arrêtés, ce qui intimidera les autres parlementaires.
- Dans la nuit du 27 au 28 février, le Reichstag est incendié, ce qui sert de prétexte à Hitler pour accuser les communistes (l’ennemi, selon la propagande). Les historiens sont toujours partagés entre les partisans de la thèse d’une opération montée par les nazis pour justifier la mise en place d’un durcissement du régime, et ceux qui estiment qu’il s’agit d’un acte individuel.
- Hitler émet immédiatement le “Décret pour la protection du peuple et de l’État” (titre ronflant), suspendant dès lors les libertés civiles, telles que la liberté d’expression, de presse et de réunion, tout en autorisant les arrestations arbitraires et les perquisitions sans mandat.
- Grâce à l’intimidation et aux tractations de coulisse, Hitler fait voter la loi des pleins pouvoirs le 24 mars, grâce aux législateurs qui se soumettent. Cette loi permet à Hitler de légiférer sans le parlement pour quatre ans, établissant ainsi, en 53 jours de pouvoir, un régime dictatorial.
- Le 1er avril 1933 a lieu une campagne nationale d’un jour organisée pour boycotter les commerces juifs, marquant le début des persécutions économiques contre ces derniers. La Loi sur la restauration de la fonction publique du 7 avril exclut les Juifs et les opposants politiques des postes dans l’administration publique, les universités et autres institutions. Les fonctionnaires et militaires doivent prêter un serment personnel de loyauté à Hitler, consolidant son autorité absolue. L’antisémitisme devient une politique nationale.
- Mai 1933 : Les syndicats sont supprimés et les partis politiques autres que le parti nazi sont interdits. Plus de 10 000 partisans de l’opposition sont arrêtés dans les mois suivants. Comme il fallait bien mettre les dissidents et les persécutés quelque part, le Troisième Reich met en place des camps de concentration pour, initialement, éloigner les opposants au régime, mais ensuite, pour maltraiter les Juifs, les communistes, les criminels, les Témoins de Jéhovah, les homosexuels, les Roms et toute autre personne perçue comme marginale. En 1941, Hitler transforme certains de ces camps en centres d’extermination.
- En juin 1934, Hitler élimine les dirigeants des SA (l’organisation paramilitaire du Parti nazi qui l’a servi jusqu’ici pour intimider ses rivaux), afin d’obtenir le contrôle sur l’armée (les généraux n’aimaient pas ces voyous imprévisibles). C’est ce que l’on a appelé la “Nuit des longs couteaux”.
- La propagande orchestrée sur une révolution dite légale a fini par faire tomber toutes les institutions publiques, y compris la justice et l’administration, qui deviennent centralisées sous le contrôle nazi.
- À la mort du président Hindenburg (2 août 1934), Hitler fusionne les postes de Président et Chancelier, se proclamant Führer (chef suprême) de l’Allemagne.
Ces neuf étapes montrent comment Hitler a utilisé une combinaison de manœuvres légales, de répression et de violence, tout en contrôlant la propagande, afin de transformer la démocratie en dictature.
MUSSOLINI
Après la Première Guerre mondiale, l’Italie était plongée dans une crise économique, politique et sociale. Le pays était marqué par un sentiment de “victoire mutilée” (gains territoriaux insuffisants), de tensions entre classes sociales et de peur du communisme. Dans ce contexte, la menace des milices paramilitaires a favorisé la montée du fascisme : un mouvement nationaliste et oppressif dirigé par Mussolini, qui avait fondé le Parti national fasciste en 1921.
Le 24 octobre 1922, Mussolini appelle ses partisans à marcher sur Rome pour forcer le gouvernement à céder le pouvoir. Entre le 27 et le 30 octobre, environ 25 000 à 40 000 “Chemises noires” (milices fascistes) ont convergé vers la capitale. Cela a exercé une pression significative sur le roi Victor-Emmanuel III. Face à cette menace de voyous peu disciplinés, et craignant une guerre civile, le roi résiste initialement et refuse de déclarer l’état de siège (avec l’appui du Premier ministre libéral). Mais le 29 octobre, Victor-Emmanuel nomme Mussolini à la présidence d’un conseil ayant la tâche de former un nouveau gouvernement. Au départ, à la tête d’un gouvernement de coalition, Mussolini consolide rapidement son autorité.
- En novembre 1922, la Chambre des députés et le Sénat lui accordent les pleins pouvoirs pour un an (renonciation des législateurs).
- En décembre 1922, une loi délègue au gouvernement les pleins pouvoirs pour réorganiser les administrations publiques (fonction publique) et réformer les impôts.
- En janvier 1923, une milice paramilitaire est consolidée pour renforcer le contrôle du régime et intimider les opposants.
- La même année, la loi Acerbo change le mode de scrutin à la faveur du Chef (Duce), permettant ainsi au Parti national fasciste de dominer la Chambre des députés après les élections de 1924 (législateurs ayant dorénavant pour seul rôle d’appuyer le Duce)
- Les “Lois fascistissimes” (1925-1926) suspendent des libertés politiques :
- L’une interdit les autres partis politiques, leurs députés automatiquement déchus.
- L’autre institue une stricte censure sur l’information et limite toute critique du régime. Les journaux ne pouvaient être publiés qu’avec l’accord du podestat (préfet de région) qui avaient le pouvoir de suspendre ou de fermer tout journal jugé hostile au régime. Toute diffusion de fausses nouvelles (critiques contre l’État) était sévèrement punie. Les contrevenants risquaient 15 ans de prison, la confiscation des biens, la perte de citoyenneté ou la mort.
- Le 31 décembre 1925, chaque journal doit être dirigé par un responsable accrédité.
- Une autre loi permet au gouvernement d’édicter directement des normes juridiques. Par exemple, un délit contre la sécurité de l’État entraîne des peines sévères, y compris la peine de mort. La branche judiciaire est finalement assujettie au pouvoir central.
- La police secrète, l’Organisation de vigilance et répression de l’antifascisme (OVRA), est mise en place pour surveiller et réprimer les opposants.
- Un tribunal draconien est instauré pour juger les dissidents.
- Les organes démocratiques locaux et les maires sont remplacés par des podestats, pour en finir avec toute résistance locale.
- Une Charte du travail (1927) institue un système corporatiste en supprimant les syndicats indépendants et en interdisant les grèves, tout cela en réduisant les salaires.
- Les Accords du Latran (1929) permettent une réconciliation avec l’Église catholique, ce qui renforce le régime.
- Ultérieurement, le ministère de la Culture populaire supervisait l’ensemble des médias (presse écrite, radio, théâtre, cinéma) pour garantir qu’ils servent la propagande fasciste. Les bibliothèques ont également été inspectées pour éliminer les ouvrages contraires à l’idéologie fasciste, notamment ceux liés au marxisme ou à la culture juive. Les associations professionnelles indépendantes ont été dissoutes, et seuls les journalistes approuvés par le régime pouvaient exercer leur métier.
Intéressant de noter la réaction des journalistes dans de telles circonstances. Beaucoup ont choisi l’autocensure pour éviter des représailles, telles que le licenciement, l’emprisonnement ou pire. On peut comprendre, car ils ont souvent des familles à nourrir. Après la fin du régime, on les a toutefois considérés collaborateurs. Certains journalistes ont poursuivi leur travail critique en dehors des canaux officiels, souvent en publiant dans des journaux clandestins ou en exil. Ces publications cherchaient à contourner les restrictions imposées par le régime et à maintenir une voix dissidente malgré les risques élevés. Plusieurs ont trouvé un soutien auprès d’organisations internationales ou d’associations dédiées à la défense de la liberté de la presse. Des organes d’information ont choisi les recours juridiques et dénonciations publiques, mais ces démarches ont eu un effet limité, surtout lorsque le système judiciaire est sous contrôle d’un régime totalitaire.
FRANCO
Au début des années 1930, l’Espagne subissait encore les effets de la crise économique mondiale de 1929, avec un effondrement du commerce extérieur et une pression démographique accrue. Le chômage restait élevé et les inégalités sociales profondes. Des grèves massives en 33 et 34 se traduisaient en mouvements sociaux de réaction aux politiques conservatrices. En octobre 1934, une insurrection ouvrière majeure éclata dans les Asturies, menée par des mineurs socialistes et anarchistes. Entre 1934 et 1936, les tensions montent. En février 1936, les élections générales donnent la victoire au Front populaire, une coalition de gauche. Cela entraîne une instabilité croissante, marquée par des grèves, des violences politiques et l’assassinat d’un député.
Le 17 juillet 1936, un conflit éclate entre le camp des républicains, orienté à gauche et à l’extrême gauche (communistes, marxistes et anarchistes), et d’autre part, les nationalistes, orientés à droite et à l’extrême droite, menés par le général Franco. On a appelé cette période la « Guerre civile espagnole ». Avec l’aide logistique de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, Franco prend le commandement de troupes marocaines et réussit à traverser le détroit de Gibraltar. Il commence alors sa campagne militaire en Andalousie. En octobre 1936, Franco est nommé “Généralissime” par la « Junte de défense nationale ». Cette nomination fait de lui le leader incontesté des forces nationalistes, éliminant ainsi ses rivaux potentiels.
- Face à la passivité des démocraties occidentales, Franco se proclame « Caudillo » (chef suprême) le 21 septembre 1936, et il concentre tous les pouvoirs entre ses mains.
- Il supprime la Constitution républicaine et dissout les institutions démocratiques le 1er octobre 1936.
- Il forme un parti unique par la fusion de la Phalange (parti fasciste) avec d’autres forces nationalistes pour créer le Movimiento Nacional, le 19 avril 1937
- La censure est instaurée, limitant la liberté de la presse, de parole et d’expression. Le régime utilise une propagande intensive pour glorifier le Caudillo comme sauveur de l’Espagne, face au communisme et à la “décadence” républicaine.
- Le 13 février 1939, un décret sur la « conduite à l’égard des malfaiteurs politiques » est promulgué, qui soumet à de sévères peines les activités considérées comme subversives, rétroactivement jusqu’en 1934. Une répression systématique féroce s’installe contre, notamment, les anciens républicains, communistes et anarchistes. Près de 200 000 exécutions commandées ont lieu et des camps de concentration (1,5 million de victimes) sont créés (1936 à 1944).
- La fin de la guerre civile est carillonnée le 1er avril 1939. À la suite d’une visite de Himmler, le 13 mai 1941, Franco remet une liste de 6 000 Juifs d’Espagne, comme offrande démontrant ce qu’il comptait faire des Juifs, en cas de victoire nazie.
- Les syndicats sont interdits, tout comme les grèves. Les droits d’autonomie régionale sont supprimés, notamment en Catalogne et au Pays basque. Le régime totalitaire y prohibe l’usage de leur langue.
- Pour renforcer sa mainmise, Franco obtient l’appui de l’Église catholique. L’Église bénéficiait d’un rôle privilégié dans l’éducation et la société, tandis que le régime adopte une morale conservatrice stricte.
- La branche féminine du parti de la Phalange, la Sección Femenina, revient au premier plan, et préconise des rôles genrés traditionnels, limitant les femmes au foyer et à des tâches domestiques.
Tout en soutenant discrètement les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, Franco arrive à maintenir une neutralité officielle. Il savait qu’il pouvait ainsi se maintenir au pouvoir, peu importe l’issue de la guerre. Ces mesures ont permis à Franco d’asseoir son autorité sur l’Espagne jusqu’à sa mort, en 1975, laissant derrière lui un régime autoritaire profondément enraciné dans le conservatisme et le nationalisme.
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L’exemple de ces trois dictateurs fascistes permet d’observer que, c’est le contexte national qui permet aux dictateurs en herbe d’obtenir le pouvoir (élection, nomination ou coup d’État). Ce contexte comprend généralement des difficultés économiques alors que l’insatisfaction gagne une grande partie du peuple. En somme, la prise de pouvoir varie selon les circonstances.
Par contre, une fois au pouvoir, les mesures prises pour exercer son autorité personnelle, et conserver sa mainmise sans égard à la constitution, sont toujours les mêmes. Voici ces étapes sur la route du fascisme :
- La popularité du chef et la pression populaire (des milices plus ou moins formelles) amènent les législateurs à abandonner leur pouvoir en faveur du Chef (Führer, Duce ou Caudillo).
- Si ce n’est pas déjà fait, le dictateur en herbe identifie un ou des groupes qu’il présente comme des ennemis de la nation. Au nom de la stabilisation ou de la gloire de la nation, l’État pourra frapper impunément ces pauvres gens, centralisant ainsi l’attention des mécontents.
- Pour renforcer sa mainmise, le Chef aura tendance à vouloir s’allier l’Église dominante, qu’il soit traditionaliste d’un point de vue moral, ou non.
- Si la fonction publique constitue une force professionnelle indépendante des aléas politiques, il faut la détruire afin qu’elle ne devienne pas une résistance aux objectifs du Chef. Les fonctionnaires qui restent doivent prêter un serment de loyauté au nouveau despote.
- Comme la critique du pouvoir se fait entendre, il faut prendre le contrôle des médias d’information, pour mâter les opinions du « gros bon sens démocratique » ou des libres penseurs. La censure comprend d’ailleurs les livres et autres objets qui témoignent du passé. D’ailleurs, l’éducation doit être réformée pour devenir essentiellement un outil de propagande.
- Le Chef désobéit aux ordonnances judiciaires et en profite pour réformer les tribunaux et les assujettir à son autorité.
- Comme une grogne populaire contre l’autoritarisme se fait encore entendre, le Chef dé-accrédite les syndicats et, s’il le faut, élimine les autres partis politiques sous prétexte qu’ils seraient devenus des ennemis du peuple.
- Pour parachever son autorité suprême, le Chef utilise ses milices (surtout pour les meurtres commandés). Si possible, l’armée poursuivra la féroce répression systématique.
- Pour enfermer tous ces dissidents et autres persécutés, des camps de concentration, de travaux forcés, voire de dépersonnalisation doivent être construits, idéalement hors du territoire national.
Voilà ce que l’Histoire nous enseigne. À nous d’en tirer une leçon !
Note : Lorsque l’on tente de résumer l’Histoire en quelques étapes, on escamote des événements significatifs. Mes excuses aux Historiens.



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