Le « motton » dans la gorge

Par Édouard G. Trépanier | La raison principale qui explique le comportement de la moitié des électeurs américains, ainsi qu’un scénario probable du déroulement des événements qui pourraient advenir, si le fascisme l’emporte.  C’est le contenu de cette quarante-quatrième édition.

Un régime pipé

Le peuple américain en a marre de se faire flouer par un régime qui se dit démocratique, mais qui, dans les faits, est oligarchique.  Ce qui suit provient en grande partie d’un livre de Robert B. Reich, intitulé « The System: Who Rigged It, How We Fix It », en traduction libre. Robert Reich est titulaire d’un diplôme de l’université Yale et de l’université d’Oxford. Il a enseigné les politiques sociales et économiques à l’école John F. Kennedy de l’Université Harvard et à l’école de politiques publiques Goldman, université de Berkeley.  Il a longuement travaillé pour la Maison-Blanche, sous la présidence de Gerald Ford, de Jimmy Carter, ainsi que membre de l’équipe de transition économique pour Barack Obama.  Sous la présidence de Bill Clinton, il a été secrétaire au Travail.  En 2008, le magazine « Time » l’a nommé l’un des meilleurs membres du Cabinet du siècle et le « Wall Street Journal » l’a placé sixième dans la liste des grands penseurs du monde des affaires.)

« Ne vous laissez pas leurrer par l’idée de la méritocratie démocratique que serait votre gouvernement.  Les États-Unis sont plutôt dirigés par une oligarchie », dit Reich.  « De nos jours, les prévisions d’un futur plutôt aisé pour les jeunes s’appuient en premier lieu sur la richesse de la famille, comme dans l’ancienne Europe, par opposition à l’effort de chacun… », le sens du Rêve américain.

Les oligarques (que j’appelle les « Titans » dans Les Assises de Nunaliq) cachent leur pouvoir derrière les institutions ou le justifient avec des excuses insipides du genre « notre comportement corporatif est responsable » ou « nous posons de grands gestes philanthropiques ».  Ne soyons pas dupes, ils utilisent leur pouvoir pour leurs propres bénéfices.

Nous nous souvenons qu’en 2008, des millions de familles américaines ont perdu leur résidence.  Les banques préféraient se retrouver avec une maison vide et la revendre à rabais, plutôt que de donner une chance au propriétaire qui se retrouvait avec une dette plus élevée que le prix de vente de sa maison.  Après cette crise économique cruelle, le gouvernement a renfloué les banques avec l’argent du contribuable.  « Plus d’une décennie plus tard, pas un seul dirigeant des financières en cause n’a été trouvé coupable. »

«  James Dalio (Chef du plus grand fonds spéculatif [« hedge fund »] du monde et maintenant président-directeur général [PDG] de la J. P. Morgan) propose, dans ses discours, de changer le système qui laisse la majorité des Américains avec des miettes.  Pourtant, son capital sert à sucer les profits des entreprises jusqu’à la dernière goutte, à mettre à pied les travailleurs et à diminuer les salaires et avantages sociaux au maximum pour augmenter la valeur des actions. »

« Dans les années 1960, le salaire du PDG d’une grande entreprise était d’environ 20 fois celui du travailleur typique.  En 2019, il est 300 fois celui du travailleur. »  En outre, on serait porté à croire que les bonus et autres avantages des dirigeants d’entreprises vont de pair avec les profits.  Mais plus maintenant.  « 2018 fut une bien mauvaise année pour l’investisseur qui a perdu 5,8 % (S&P 500 sur les plus grandes entreprises inscrites en bourse).  Pourtant, leurs dirigeants ont reçu une hausse de salaire de 5% ou plus.  Dans l’industrie de la finance, les pertes en valeur ont été de 17%, mais les dirigeants ont bénéficié d’une hausse médiane de 8,5%. »  Vous voyez, c’est maintenant permis aux PDG d’être aussi président du conseil d’administration.  Alors, lorsque vient le temps de se voter des augmentations de salaire, qui ira voter contre son président du conseil ?  Et ce, peu importe ce que l’assemblée générale annuelle a déterminé.

Pire encore.  Les grands portefeuilles de Wall Street et les grandes banques sont constamment poursuivis et incriminés pour fraudes.  Par exemple, « la banque Crédit Suisse a été criminellement condamnée pour avoir aidé de riches Américains à ne pas payer d’impôt.  Elle a été forcée à payer 2,8 milliards $ d’amende.  Le jour où elle a été trouvée coupable, la valeur de ses actions a augmenté.  Raison : Le département de la Justice n’avait pas demandé à Crédit Suisse de lui remettre la liste des clients fraudeurs.  La même chose se produit au Canada. »

« Une étude qui s’est étendue de 1981 à 2002, sur des milliers de projets de loi au Congrès, a déterminé que l’influence du peuple américain sur ses législateurs est pratiquement nulle, car les élus ne consultent que les grandes entreprises et les personnes extrêmement riches.  Lorsque l’on sait qu’après cette étude, la Cour Suprême des États-Unis a déterminé que les compagnies sont des personnes et qu’elles peuvent contribuer autant qu’elles le veulent aux campagnes électorales, on peut s’imaginer que le peu d’influence des citoyens s’est complètement volatilisé. » – « Alors, aux élections de 2016, pour chaque dollar provenant des particuliers et des syndicats, Wall Street a contribué 34 $. » – «  Ces entreprises ne donnent pas des centaines de millions de $ parce qu’elles aiment leur pays.  Leurs dépenses pour choisir leurs politiciens sont en fait des investissements parfois très payants. »  Par exemple, Pfizer a donné 16 millions $ au parti républicain en 2016.  Trump leur a épargné 39 millions $ en impôt. »

Lorsqu’un politicien réclame un système de santé universel ou une augmentation du salaire minimum, on l’accuse, en tout cas aux États-Unis, d’être socialiste.  Le mot « socialiste » est devenu une épouvante, lorsque les adversaires du « New Deal » de Franklin Delano Rosevelt l’ont utilisé, pour faire peur au peuple, dans les années 1930.  « Pourtant, ce sont les riches oligarques qui sont socialistes (grâce à leur monopole), contrairement au peuple que l’on abandonne aux dures ‘règles du marché’ ».  Par exemple, si les extrêmement riches se trompent royalement dans leurs décisions d’affaires, ou s’ils trichent ensemble pour arnaquer les petits investisseurs, puis, qu’ils se font prendre en flagrant délit, l’État (les fonds publics) viendra à leur rescousse.  On l’a vu avec le programme de sauvetage des banques en 2008, par lequel 431 milliards $ (plus de 600 milliards en $ d’aujourd’hui) ont servi à renflouer les banques et à payer de généreux bonus aux dirigeants financiers. » – « Lorsqu’Equifax n’a pas réussi à protéger les renseignements personnels de 145 millions de consommateurs, le président de l’entreprise a donné sa démission… avec une pension de 18 millions $.  La même chose s’est produite à la banque Wells Fargo.  Le PDG a démissionné avec une compensation de 125 millions $.  Chez Boing, malgré l’insécurité des appareils 737 Max, le PDG s’est accordé un bonus de 23 millions $.  En 2019, le PDG de McDonald a été congédié pour avoir eu des relations sexuelles avec une employée, on lui a donné une indemnité de départ de 42 millions $. »  Comment le peuple peut-il croire en une justice sociale et un minimum d’équité citoyenne et de décence ?

Même les membres du parti démocrate jouent le jeu.  Le Président Biden ne cesse de dire que l’économie américaine se porte très bien; la meilleure au monde.  « Cependant, une récente étude du Fonds monétaire international (Marijn A. Bolhuis, Judd N. L. Cramer, Karl Oskar Schulz et Lawrence H. Summers) soutient que l’inflation réelle à la fin de l’année 2022 était de 18 %.  C’est qu’on ne calcule plus le taux d’inflation comme dans les années 1970.  La crise inflationniste récente se compare donc à celle de la fin des années 70. »

Autre exemple.  La loi sur l’impôt pourrait instaurer une taxation véritablement progressive avec quelques exemptions pour les gens très pauvres et pour favoriser la natalité, et ça ne prendrait que quelques pages.  Pourtant, la Loi canadienne sur l’impôt avait jusqu’à récemment 3302 pages.  C’est au moins 3250 pages d’échappatoires (« loopholes ») en faveur des riches qui peuvent se payer des experts.  C’est pire aux États-Unis : 6871 pages.  En quoi cela donne-t-il confiance au peuple envers son gouvernement ?

Enfin, deux jugements récents de la Cour Suprême américaine ont un effet, disons, « relaxant » pour les politiciens.  L’un permet de recevoir des cadeaux de valeurs de la part des lobbyistes, et l’autre accorde l’impunité au Président, peu importe ce qu’il fait dans la mesure où il le fait à titre de Président.  Les Américains ont maintenant un roi au-dessus des lois.

Voilà pourquoi le peuple américain ne croit plus à la démocratie.  Selon Fareed Zakaria, dans son livre “Age of Revolutions: Progress and Backlash from 1600 to the Present”, l’économie qui a été jusqu’ici la première préoccupation du peuple, au moment de voter, a cédé sa place à une frustration si partagée qu’elle est devenue une identité sociale.  Et comme l’émotion dirige la main sur le bulletin de vote, le défoulement électoral du 5 novembre 2024 s’annonce périlleux.

Le Canada est-il si différent ?  Gilles Vigneau chantait, il y a déjà longtemps : « Tu penses que j’m’en aperçois pas ».

À venir, dans les prochains mois, si …

Si le peuple américain choisit d’abandonner la démocratie, qui ne semble pas les avoir bien servis depuis 60 ans, voici ce qui arriverait.  Ce qui suit n’est pas une vision prophétique, mais bien une prédiction documentée par l’instauration de régimes semblables… fascistes (qu’on appelle gentiment « autoritaire »).

En s’appuyant sur les recherches de Rachel Bitecofer (Docteure en sciences politiques et auteure notamment d’une infolettre appelée « The Cycle- On Substack! »), elle y a rappelé récemment la mise en place du régime d’Adolf Hitler, après avoir pris le pouvoir le 30 janvier 1933.  Alors qu’il prêtait serment de fidélité à la Constitution allemande, il a entrepris de la détruire trois mois plus tard.

  • En mars, Hitler a ouvert un camp de rééducation (Dachau), où il a commencé à envoyer ses opposants politiques.  Trump a aussi promis d’énormes camps.
  • En avril, il a pris le contrôle de la fonction publique et en a extirpé tous les Juifs. Trump, lui, a promis de remplacer tous les directeurs et les fonctionnaires résistants avec ses disciples, et il a souhaité que les généraux lui soient obéissants « comme ceux d’Hitler ».  Aussi en avril, Hitler a rendu les partis politiques de l’opposition « illégaux ».
  • En mai, il a interdit les syndicats et il a fait la promotion de foires festives autour de bûchers, où la foule brûlait les livres mis à l’index.
  • En juin, il a pris le contrôle total de la radio ; ce nouveau média d’information très populaire à l’époque.  Il avait déjà envoyé les propriétaires de journaux « déplaisants » à Dachau.  Trump, lui, a déclaré maintes fois que la presse (l’information légitime) est l’ennemi du peuple, il a accusé le New York Times de trahison et il a menacé CBS de fermer ce réseau de télévision.  Alors, on peut facilement imaginer que les postes de télévision, qui critiquent l’administration, disparaîtraient rapidement.
  • Avant la fin de 1933, toute critique de l’administration d’Hitler, par qui que ce soit, était devenue illégale et ceux qui dénonçaient leurs voisins et amis étaient bien récompensés.  Plus tard, la sécurité du pouvoir était confiée à la Gestapo (police secrète d’État), qui ne respectait aucune procédure légale.  Trump croit que son opposante politique, Liz Cheney, devrait être envoyée directement au peloton d’exécution.

Donald Trump ne commettra pas les mêmes erreurs que lors de son premier mandat.  Il s’empressera de nommer des officiels qui lui seront loyaux, notamment un Secrétaire à la justice qui fera disparaître toutes les poursuites fédérales contre le Chef.  Il a déjà annoncé qu’il enquêtera sur tous ses ennemis.  On peut imaginer les résultats avec un ministère de la Justice corrompu.  Comme en Russie, Trump a admis que le ministère du Revenu utilisera le fisc pour mettre ceux qui l’importunent en faillite.  D’ailleurs, ceux qui ne s’opposent pas explicitement, mais qui, par leur existence même, menacent le dictateur, soit les intellectuels, les LGBTQ+ et tout groupuscule désigné louche, risquent vivement d’être verbalement persécutés et ensuite livrés à des gangs de justiciers.  Pensons à la manifestation de Charlottesville, Virginie, en 2017, où les suprémacistes blancs étaient « du bon monde » selon Trump.

Dans le cas d’Hitler, l’ennemi intérieur était les Juifs.  Après quelques années, il avait mis au point son système d’extermination systématique.  Trump irait-il jusque là ?  Ce que l’on sait, c’est que certains collaborateurs, par exemple Stephen Miller (haut conseiller de Trump et rédacteur de discours), sont tout à fait prêts à poser des gestes spectaculaires (comme séparer les enfants de leur mère réfugiée, les mettre en cage, et les disperser aux États-Unis, sans documentation qui pourrait servir à les retracer).

Trump a promis de procéder à des déportations massives d’immigrants en situation irrégulière (au premier jour), une purge si rapide qu’en toute vraisemblance, elle s’effectuerait sans discernement envers les immigrants légaux.  Il en profiterait pour expulser ceux qui le poursuivent en justice, comme Jack Smith du ministère de la Justice.  Comme plusieurs accusations pèsent contre lui dans divers États, voilà une belle occasion de laisser ses milices armées se livrer à une chasse à l’homme.  D’ailleurs, Trump a déclaré que les États-Unis sont présentement un pays occupé.  Et l’on sait qu’un pays occupé a droit aux opérations armées pour regagner sa liberté.

Quant à l’économie, elle est devenue beaucoup trop complexe pour les idées simplistes de ce populiste.  « America first » est un slogan qui, pour lui et ses serviles, signifie que tout ce qui sera importé sera soumis à un tarif de 20%.  Comme la majorité des produits pharmaceutiques, des instruments techniques (médicaux, optiques, etc.),  des meubles, ainsi que les produits assemblés aux États-Unis, dont certaines pièces (plastiques, chimiques, électroniques, etc.) sont importées, ou encore les produits fabriqués par une main-d’œuvre peu coûteuse, comme les vêtements et autres, reviendront beaucoup plus chers. Ce phénomène ralentirait la consommation et, par le fait même, l’économie.  Pour faire plaisir à ses amis et devenir un Titan comme Vladimir, il y aura probablement réduction de la réglementation des financières et des règles antitrust.  Les quasi-monopoles feraient la vie encore plus dure aux petits investisseurs forcés de mettre leurs épargnes à la bourse (programme d’épargne-retraite par capitalisation 401K, où l’employeur contribue, mais place l’argent).  Les marchés deviendraient alors plus volatils.  Le peu de règles qui protège les consommateurs risque fort d’être simplement aboli.  Avec les coupures d’impôt des plus fortunés (une autre promesse), le déficit augmentera. 

Ce qui précède constitue une recette parfaite pour combiner inflation et austérité.  Réaction déjà annoncée, Trump voudra contrôler la Réserve fédérale (« FED » créée en 1913) pour réduire, à court terme, les effets d’une économie en péril.  Dans de telles circonstances, les agences de cotation internationales déclasseraient la dette américaine.  Mal mené par les nations étrangères, se priverait-il pour leur imposer des sanctions?  La méfiance des marchés internationaux pourrait devenir si préoccupante que l’on envisagerait de reléguer la devise des paiements internationaux (généralement effectués en dollars américains) à une devise quelconque.  Si les Chinois en profitaient pour imposer le yuán, l’influence mondiale de l’économie américaine chuterait, aggravant ainsi le poids de la dette étasunienne.  Bon, il s’agit d’un scénario où ceux qui contrôlent la finance mondiale laisseraient cours aux théories économiques de la trombe orange.  Une telle débâcle pourrait être évitée, si le FMI jouait un rôle rigoureux et contraignant à la Maison-Blanche.  Est-ce possible avec un tyran qui ne croit qu’en lui ?

En politique extérieure, son ami Putin n’aurait plus d’opposition, si Trump retirait les É-U de l’OTAN.  Ce n’est pas l’ONU qui, sans une force de l’ordre imposante, ferait respecter le droit international qui, pourtant, condamne les annexions territoriales par la force.  Par conséquent, l’Europe, suivie de toutes les nations, devrait allouer une proportion significative de ses dépenses à la défense, au détriment de la santé et de l’éducation.  Avec la perte de confiance des alliés, en plus des pays déjà enclins à prendre une distance avec l’empire américain, on pourrait voir une remise en question du tableau géopolitique en place depuis la Seconde Guerre mondiale.  La Chine aurait alors les coudées franches pour enfin contrôler les territoires d’Asie qui l’empêchent actuellement de s’imposer comme première puissance mondiale.

En sommes, nous saurons, dans les prochains jours, si nous allons devenir un peu plus pauvres et angoissés.  Quant à l’espoir de moderniser et de métamorphoser la démocratie, tel que formulé dans « Les Assises de Nunaliq », bye bye pour quelques générations, dans le pays de l’oncle Sam.  Saurions-nous nous différencier au Canada ?  Amen

2 réponses
    • Eddy Trépanier
      Eddy Trépanier dit :

      Bonjour Michèle,
      Effectivement; si triste qu’une grande nation se saborde et abandonne la démocratie. En plus, ça va donner l’exemple à d’autres nations. Dommage que les Démocrates ne comprennent ni les enjeux ni la façon de mener une campagne, lorsque l’opposant ne suit plus les règles du débat politique. Il faut maintenant s’affairer à ce que le Canada conserve ses valeurs : démocratie et droit de la personne. Même le Québec doit se préparer à une confrontation des valeurs.

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