La santé publique à Nunaliq (Partie 2)
Par Edouard G. Trépanier | Le mois dernier, cette infolettre présentait la première partie de ce que devrait être un régime de santé publique dans une société du XXIe siècle. Nous avons parlé de la santé publique comme étant un droit de la personne, nous avons énuméré les formes existantes de régimes adoptés par divers pays, nous avons établi qu’un des plus importants paramètres de mesure de succès est la longévité du peuple (espérance de vie en bonne santé) et nous avons insisté sur la difficulté que représente la gestion de la santé publique, comme étant le reflet des valeurs des citoyens en société.
Dans la Partie 2 que voici, je pourrais énumérer un grand nombre de problèmes opérationnels et proposer des solutions à chacun. Mais un projet de société ne doit pas être une « liste d’épicerie » de tout ce que l’on voudrait : une tentative de combler nos désirs un à un. On a vu dans « Les Assises de Nunaliq » que le bonheur ne provient pas de ce que l’on nous apporte, mais plutôt de ce que l’on s’offre soi-même : un sens à la vie et notre harmonie avec celui-ci. D’ailleurs, déjà que ce genre de lecture est aride, une longue énumération nous emmènerait en terrain desséché. Alors, à partir des grands paramètres de la première partie, voyons ici le système de santé sous un angle différent de ce que la majorité des nations démocratiques ont mis en place, au cours de XXe siècle.
Ce qui caractérisera le XXIe siècle, ce sera probablement les changements climatiques et le manque d’eau potable qui entraîneront des conflits et des déplacements massifs de population. Aujourd’hui, on se promène d’un continent à l’autre par millions chaque année. On atteindra la centaine de millions, ou plus. Plus on repoussera les animaux hors de leur habitat naturel, plus d’étranges maladies seront communiquées à l’humain. La maladie infectieuse deviendra un combat pour la survie. Ajoutons à ça le vieillissement des populations des pays industrialisés et l’on atteint rapidement un plafond de dépenses pour cette rubrique qu’est la santé. Il faut donc songer à une nouvelle philosophie d’offre de services… un moteur social et économique plutôt qu’un fardeau financier.
Impossible d’éviter une globalisation des soins de santé, ainsi qu’un grand coordonnateur comme l’Organisation mondiale de la santé (« OMS »). Mais celle-ci ne peut pas tout faire. La façon de confronter les nouveaux défis d’un monde de 9 ou 10 milliards d’humains, dont une portion est en mouvance constante, reviendra à chacune des nations. La créativité sera en demande et l’essai/erreur sera la norme. La technologie pourra régler un grand nombre de problèmes, mais il faudra que nous apprenions à gérer le lobby des géants industriels qui infiltrent l’administration publique et réussit à miner les budgets avec des machines dont le coût est faramineux, pendant que tant de citoyens n’ont pas de ressources médicales attitrées et que trop de malades attendent une intervention curative. Sans une vision adéquate (adaptée à l’époque) de l’organisation des soins en santé physique et mentale, des soins préventifs et curatifs, on tentera de combler un gouffre sans fond avec des sommes colossales. La réflexion, la considération des valeurs sociales et un retour vers les principes fondamentaux deviennent alors incontournables. Ce n’est pas le politicien qui travaille sur sa réélection de quatre ans en quatre ans qui sera de meilleur conseil. C’est là que j’arrive avec mon humble contribution et surtout un appel à tous, pour que chacun s’y mette afin de créer des instances de discussions et un certain nombre d’orientations à « haute altitude », comme disait André Chagnon. Je vous propose ici de partir des besoins tout au long de la vie, au lieu des besoins du créateur de structures (l’administration), de la comptabilité budgétaire (le trésor public) et des associations réactives (les syndicats qui veulent contrôler le nombre de professionnels et le milieu du travail).
L’enfant naît. Il a besoin de la diligence d’une famille bienfaisante, d’un soutien social et, le cas échéant, de soins médicaux, occasionnellement d’urgence. L’aspect médical n’a pas nécessairement le premier rôle ici. Mais souvent, à notre époque, les gens se déplacent pour travailler, les familles sont éloignées, décomposées et recomposées. Quoiqu’il en soit, voilà pourquoi, le guichet d’entrée aux services de santé et sociaux trouve sa place dès la naissance. C’est en fait la première et la meilleure occasion de prendre le nouvel humain par la main (les nouveaux parents aussi). Là où l’on a besoin de travailleurs sur le marché, il faut permettre aux jeunes parents de confier les tout petits à des garderies, des maternelles, des milieux préscolaires, afin que personne ne soit échappé à travers des mailles du filet social. Ailleurs, des programmes sociaux permettront aux parents de demeurer témoins au quotidien de l’évolution de la petite personne, qui deviendra assez autonome pour exprimer ses besoins (2, 3 ou 4 ans).
De tout petit, à consommateur d’écrans, il n’y a plus beaucoup de temps qui s’écoule. L’éducation organisée (ce milieu capable d’identifier des intérêts et de les canaliser) devient rapidement un secours aux parents. Le jeu doit demeurer la méthode privilégiée de l’apprentissage : qu’il soit au hasard du jeune particulièrement curieux ou dans le cadre d’un programme structuré.
Ensuite l’école. Les enseignants prodiguent un cursus à la fois national et consensus international, programme assisté par un groupe multidisciplinaire qui enseigne la prévention, accompagnée par les experts du réseau de l’éducation : orthopédagogue, ergothérapeute, psychoéducateur, orthophoniste et autres spécialistes de l’aide au développement de l’enfant. Pour certains, un plan d’intervention exigera l’attention de plusieurs de ces intervenants.
Au secondaire, les jeunes en difficulté sont directement soutenus par un groupe multidisciplinaire local ainsi que des spécialistes de l’orientation (profil psychologique, solutions pratiques et marché du travail), à l’œuvre tant en classe qu’auprès des individus.
Au postsecondaire, on offre une formation qui interconnecte les étudiants de diverses disciplines où l’on réunit des infirmiers-praticiens, des gestionnaires de donneurs de soins, des coordonnateurs de soins à distance, des analystes de résultats de données et de statistiques, des travailleurs sociaux, des sociologues, des psychologues et des médecins. Et oui, ces êtres intelligents auxquels on a appris à se détacher du commun des mortels parce que leur faculté universitaire les occupe pleinement à mémoriser des faits trop nombreux ou à développer des techniques utiles, mais, à l’occasion, infectées par des lobbies industriels. Pourtant, les indices de pathologie ou autres, ainsi que les technologies sont accessibles instantanément sur Internet (encore mieux avec l’intelligence artificielle). On devrait consacrer plus d’attention à l’implication des étudiants en médecine dans divers aspects de la vie en société.
Cette formation donne lieu à la création d’un cercle multidisciplinaire habile dans les fondements du régime national d’administration, principalement du système de la santé publique, le développement des régimes intégrés (diverses disciplines), l’interprétation de données médicales et sociales y compris leurs liens de causalité, les technologies récentes servant à communiquer les relevés du terrain en temps réels vers tous les intervenants concernés, le langage des autres disciplines, les relations avec le milieu communautaire, sans oublier les méthodes collaboratives de travail. Le certificat de cette année multidisciplinaire confirme l’appartenance à ce groupe de personnes bien munies pour huiler l’économie au moyen de la santé nationale.
Ces groupes multidisciplinaires qui suivent la santé des citoyens sont appuyés par d’autres groupes semblables qui travaillent sur le terrain, hors des institutions lourdes, par exemple dans des dispensaires situés là où la demande est plus forte, ou à bord d’unités mobiles qui contribuent à développer une culture de la santé, réduisant ainsi la pression sur les soins curatifs. Cette « unité sanitaire » locale s’assure que personne n’est oublié (personnes âgées, malades chroniques, travailleurs épuisés, etc.) et collabore notamment avec ceux qui mesurent la qualité de l’eau et de l’air, avec ceux du réseau de l’éducation et, au besoin, avec la protection civile. Tant qu’on traitera les divers aspects du développement de la personne et de son aventure en société au moyen de silos professionnels, il en émanera des efforts sans résultats équivalents, des dédoublements, des incompréhensions de part et d’autre et en bout de piste, des coûts humains et financiers trop élevés. La santé publique peut ainsi se transformer en un moteur social qui prend par la main tous ceux qui ont des besoins afin de devenir plus autonomes et productifs.
Tout ce qui s’applique à la santé physique dans ce texte-ci s’applique aussi à la santé mentale. Et là, la grande majorité des États riches et démocratiques part de très loin. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) déplore que les nations occidentales riches ne prennent pas, en santé mentale, des mesures aussi rigoureuses qu’en santé physique. Selon une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) dont les nombreuses sources sont mentionnées ici : (http://www.iusmm.ca/documents/pdf/Hopital/Sources.pdf), environ 2% de la population adulte souffre de troubles graves et de longue durée alors que près de 30% seront aux prises avec une dépression majeure ou des troubles anxieux ou encore des troubles liés à l’usage de drogues ou d’alcool. Si les soins universels ne sont pas adéquats, il est pratiquement assuré que les gens affectés vont souffrir plus longtemps que normalement et le risque de tomber dans le cercle vicieux de la pauvreté (même jusqu’à l’itinérance) est énorme. Pourtant, on a compris que les personnes soignées convenablement peuvent revenir au marché du travail, payer leurs impôts et contribuer à faire rouler l’économie. Les conséquences de tenter de se dissimuler devant les problèmes de santé mentale feront exploser des coûts sociaux, si l’État ne s’attaque pas à construire un régime de santé aussi robuste pour l’un et pour l’autre.
À long terme, l’instauration d’une philosophie de santé préventive servira à diminuer les coûts du versant curatif; ce qui est nécessaire pour démontrer que les soins de santé sont un investissement social et économique. La prévention comprend une meilleure éducation, un revenu minimum adéquat, des milieux de vie sains et une alimentation de qualité à prix abordable. La preuve de la possibilité de rentabiliser des initiatives de long terme a déjà été faite. En effet, il y a 30 ou 40 ans, une partie importante de la population fumait la cigarette. Si la santé publique n’était pas intervenue et n’avait pas mis en place des lois et des règlements visant à diminuer la consommation de tabac, les maladies liées au tabagisme créeraient une pression sur la main-d’œuvre et sur les coûts qui seraient probablement intenables aujourd’hui. Pourquoi ne pas s’y remettre encore concernant le rythme de vie effréné, la malbouffe, ou le temps d’écran antisocial ? Arrêter de rendre les gens malades serait effectivement une excellente manière de réduire de façon notable les coûts de la santé. Par exemple, on peut commencer par lancer les initiatives suivantes :
- Surtaxer les aliments transformés, les aliments avec sucre ou sel ajouté ou gras trans ;
- Réserver les friandises pour des endroits et des moments particuliers afin d’éviter que les enfants ne soient sollicités et pour qu’ils apprennent le principe de l’exception à la règle ;
- Comme pour les jouets (au Québec), interdire la publicité de malbouffe qui cible les enfants ;
- Subventionner les agriculteurs maraîchers locaux dont les produits sont bio ;
- Offrir aux éleveurs de grosses bêtes, et producteurs de viande, des options de conversion vers des élevages plus écologiques et meilleurs pour la santé humaine ;
- Interdire, selon le principe de précaution, tout ce qui est et pourrait être toxique (ex. : combinaison des additifs) ;
- Mieux surveiller la composition des aliments, surtout importés ; et
- Maintenir une escouade rapide de santé publique dont le rôle est de surveiller et de dénoncer tout produit ou service qui pourrait être nocif.
Le défi est de taille. Mais ne pas le relever revient à plomber l’économie des pays industriels avec des coûts de santé qui absorberont toute autre initiative de développement social. Alors que nous, les démocraties du nord, seront pressées d’accepter de très nombreux réfugiés et devront peut-être consacrer des sommes nouvelles à la défense de nos principes et de notre territoire, nous devons nous attaquer à transformer le régime actuel en moteur de l’économie. Des citoyens en santé physique et mentale procurent un avantage concurrentiel (sans compter le côté humain de la chose) sur les nations qui n’ont pas encore perçu la santé nationale comme un atout majeur des nations démocratiques et plus ou moins capitalistes.



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