Démocratie et cohésion sociale

Par Édouard G. Trépanier | Simplement, la démocratie, c’est un régime de gouvernance.  Selon l’étymologie du terme grec : demos = peuple et kratos = règle et selon la célèbre formule d’Abraham Lincoln (16e Président des États-Unis, de 1860 à 1865) prononcée lors du discours de Gettysburg : « La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».  Pour les critères sine qua non qui distinguent la démocratie des autres régimes, voir « Les Assises de Nunaliq ».  Tous les autres régimes de gouvernance sont, quant à moi, des dictatures plus ou moins permanentes (tyrannie) ; qu’on les appelle « totalitarisme », « autoritarisme », « despotisme », « oligarchie », « théocratie », etc.

Divers organismes sérieux mesurent la démocratie dans le monde : elle est en décroissance depuis plus de 10 ans.  Nos pères (comme nos mères qui ont contribué à l’effort de guerre tout en préservant la famille) et nos ancêtres se sont battus et ont donné leur vie pour la conserver.  Son déclin me semble alarmant.  Par ailleurs, les dictateurs sont d’avis que la démocratie est tellement désordonnée, encombrante et peu décisive qu’on pourrait l’attaquer militairement avec de grandes chances de succès.  Entre-temps, la polarisation des peuples de la Terre (surtout aux États-Unis) avance au prix de la cohésion sociale.

Sortons un instant du conceptuel pour verser dans l’actualité.  Aux États-Unis, à l’heure actuelle, un des deux partis politiques s’est éloigné de la rationalité et compte sur l’appui des chrétiens caucasiens, afin qu’ils soutiennent un violeur (aussi fraudeur, misogyne, menteur et narcissique  qui se balance du peuple, ainsi que de l’avenir du pays). 

La démocratie est-elle encore possible au sud de notre frontière ?  Peut-être qu’un événement majeur pourra retourner la situation : coup d’État (par ceux qui croient à la démocratie ou ceux qui n’y croient plus), guerre civile ou guerre entre nations.  Les élections de novembre 2024 et la réaction du peuple, suite aux résultats, seront cruciales. 

Au Canada, le peuple n’est pas encore polarisé, mais de nombreux indices nous incitent à croire que la maladie américaine est contagieuse.  L’Union européenne n’en est pas exempte.

Mes lectures et mon observation m’amènent à conclure que la démocratie et la polarisation sociale sont incompatibles.  Le régime de gouvernance démocratique est fragile et ne peut avancer que sur un sentier plutôt étroit. (« The Narrow Corridor: States, Societies, and the Fate of Liberty », Daron Acemoğlu et James A. Robinson, Penguin Press, 2019)   Si l’on en sort, c’est la débâcle des vieux démons.

« Toutes les recherches s’accordent sur le fait que l’effritement de la cohésion sociale est un facteur de polarisation : lorsque les citoyens ont le sentiment de ne pas être écoutés ni entendus, de ne pas être représentés dans les institutions ou groupes de pouvoir et d’être laissés pour compte par l’économie, ils ont tendance à se réfugier dans des groupes d’opinion fermés qui excluent tous ceux perçus comme « autres ». » — « Ces groupes se caractérisent par une pensée, « eux et nous » ou « noire et blanche », qui refuse toute altérité (ceux qui ne sont pas de mon genre, de mon ethnie, de ma famille politique, de ma religion, etc.). Fondamentalement, la cohésion sociale se rompt lorsque la confiance disparaît, remplacée par la peur et la colère. » (European Forum Urban Society, https://efus.eu/)

La polarisation s’amplifie lorsque l’on place les individus dans un groupe.  Ils prennent alors des décisions et se forgent des opinions plus « extrêmes » que lorsqu’ils sont dans des situations individuelles.  Les forums virtuels d’abord et les réseaux sociaux ensuite ont rendu ces groupes facilement accessibles.  Individuellement, je suis peut-être prêt à discuter pour me montrer ouvert et sociable, mais pendant que l’autre parle, je pense à ce que je vais dire pour contre-attaquer ses arguments.  D’ailleurs, si je suis suffisamment fâché, je vais peut-être attaquer sa personne.  Alors qu’en groupe, plus je suis radical, plus je reçois l’approbation des meneurs.

« … [la polarisation sociale] désigne la fragmentation croissante de la société en groupes antagonistes et opposés sur les questions existentielles liées à l’avenir de la société. »  —  « … on peut considérer que la polarisation est l’état normal des sociétés démocratiques. Après tout, la notion de démocratie présuppose une société caractérisée par ses différences et intérêts contradictoires.  Si la démocratie est construite sur des valeurs et des principes partagés et, dans l’idéal, des liens sociaux, la polarisation recouvre au contraire une fragmentation sociale et politique qui ébranle ces certitudes et ces liens. » (European Forum Urban Society)

Comme bien des sujets balayés sous le tapis par nos gouvernements sans clairvoyance, la démocratie n’est plus un sujet de conversation et surtout n’est plus mise à jour depuis trop longtemps.  C’est d’ailleurs pourquoi j’en propose une version améliorée dans « Les Assises de Nunaliq ».

En pratique, comment pouvons-nous prévenir la polarisation avant qu’il ne soit trop tard ?  Rien ne sert de tenter d’effacer les différences.  Des études démontrent d’ailleurs que lorsqu’on met en présence deux groupes qui s’opposent, on se retrouve avec un durcissement et des positions plus extrêmes.  On pourrait tenter de ramener la confiance dans les institutions.  Mais la confiance, ça se développe autour de quelque chose qui convient à la grande majorité.  On ne va donc pas y arriver autour des mêmes vieilles recettes.  À court terme, la polarisation va continuer sur la voie de la radicalisation, les confrontations vont s’accroître, ce qui va engendrer un climat politique où les préjudices, les discours de haine et même les crimes de haine vont proliférer.

La solution la plus probante pour recréer un objet autour duquel la majorité peut se rallier, c’est de proposer un projet.  Que voulons-nous ?  Dans quel genre de société voudrions-nous vivre ?  Qu’espérons-nous pour nos enfants ?  Répondre à ces questions pourrait engendrer bien des émotions.  Mais avons-nous le choix ?  Si nous laissons faire, la tendance actuelle nous mène à la dislocation sociale, ce qui ouvrirait la porte aux dictateurs pour tenter d’en finir avec la démocratie. 

Répondre à ces questions exige aussi un débat sincère et civil.  Puisque l’art du débat n’est pas enseigné à l’école, ce sera tout un défi.  Allons-nous laisser l’État engager la conversation et encadrer les débats ?  Ne serait-ce pas mieux qu’une ou des forces vives non associées à des idéologies exclusives prennent le flambeau ?  Le pire ennemi du débat, c’est l’émotion, alors qu’il faut admettre que nous sommes remplis de préjugés et que nous n’avons pas appris à écouter.

Pourtant, la société démocratique a besoin du débat.  Sans lui, ce n’est plus le « gouvernement du peuple par le peuple » et certes pas « pour le peuple ».  Comment est-ce possible que ceux qui préparent le cursus scolaire aient abandonné cet art ?  Je résume la technique ci-dessous, et ce avec toute modestie, car je n’arrive pas moi-même à la maîtriser.

  • J’écoute attentivement l’introduction de la problématique par un président d’assemblée, vu comme neutre ;
  • J’écoute attentivement la présentation des thèses qui s’opposent ;
  • Si je ne comprends pas entièrement, ou si je crois qu’il faut préciser la problématique, je demande la parole et l’ajout de précisions (tous doivent s’entendre sur le sujet à débattre).

Le débat commence :

  • J’écoute respectueusement et avec empathie l’argument de l’adversaire.  Je porte toute mon attention sur l’expression de l’argument afin de bien comprendre (concentration) et d’interpréter (observation tonale et visuelle).  Plus tard et non pendant l’écoute, j’évaluerai les propos et je collecterai mes pensées pour riposter ;
  • À moins que tout soit parfaitement clair, je demande une pause pour me faire une « tête » sur la question débattue et pour préparer l’expression de mon point de vue ;
  • J’en profite pour comparer ce qu’on dit avec ce que je pense, de façon à trouver les arguments communs et ceux qui me paraissent inacceptables ;
  • Au moment de m’exprimer, je paraphrase et je commence par ce qui est acceptable de part et d’autre.  Je soulève civilement mes objections en évitant toute entrave à la communication (pour garder le canal ouvert) ;
  • Je m’arrête dès que j’ai réussi à exprimer l’essence de mon propos avec concision.  Poursuivre amènerait de la répétition, de la confusion et l’interlocuteur perdrait l’essentiel de mon point de vue ;
  • J’écoute encore.  Plus il y a de participants, plus il faut de patience et d’esprit de synthèse (ça demande souvent de prendre des notes) ;
  • Lorsque je reprends la parole, j’utilise la même tactique : ce qui me va maintenant et ensuite ce qui ne va pas encore.  J’offre des portes de sortie ;
  • Un moment donné, le modérateur d’assemblée (un métier en soi) récapitule l’avancement et identifie ce qu’il reste à résoudre ;
  • Lorsque je sens qu’il va falloir conclure, je reformule en faisant la synthèse et je nomme ce qui me semble encore inacceptable (et le pourquoi, si pas trop long) ;
  • En pratique, il reste des différends que l’on n’arrivera pas à résoudre (cette fois-ci).  Idéalement, il y aura suffisamment de terrain commun (points acceptables de part et d’autre) pour prendre une décision qui sera forcément un compromis ; et
  • S’il y a auditoire (le public), il devrait pouvoir poser des questions, ce qui mènera peut-être à une suite.

En résumé, nous devrions porter secours à la démocratie.  L’une des façons de faire est de faire dérailler la polarisation sociale qui envahit les pays qui autorisent le droit de parole, la presse libre.  Je propose de créer un forum autour d’un projet de société nouvelle, comprenant une démocratie renouvelée.  Avant de s’attaquer aux institutions, je suggère de débuter avec les valeurs et les principes qui nous sont chers.  C’est moins intimidant et plus rassembleur.

Idées et suggestions : https://projetdesociete.ca/pages/me-joindre/

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