Réglementer les réseaux sociaux !
Par Édouard G. Trépanier | Pour qu’un réseau existe, il faut au moins deux entités, mais généralement plus de deux, qui communiquent ensemble. Depuis toujours, les gens se parlent entre eux. Si un groupe le fait régulièrement, il devient un réseau au sens large : le réseau familial ou la tribu par exemple. Éventuellement, il y a trop d’interlocuteurs pour bien se comprendre, alors on crée une structure de représentants qui discutent en réseau. Voilà pour le concept.
Au début du XXe siècle, deux sortes de réseau sont apparues, grâce à l’électricité. Le réseau par fil branché à un appareil téléphonique et le réseau émetteur d’ondes, auquel on raccorde un récepteur. Le premier type de réseau est bidirectionnel (les gens entretiennent une conversation), et le second est unidirectionnel (un programme audio ou audiovisuel est lancé à tous ceux qui ont des récepteurs).
Le réseau bidirectionnel a évolué technologiquement jusqu’à la possibilité de discuter à plusieurs à la fois. Même si les interlocuteurs pouvaient s’insulter à qui mieux mieux, ils ont choisi, la plupart du temps, d’être courtois (une étiquette auto-imposée). Bien sûr, les malfaiteurs en ont profité pour planifier leurs crimes. Malgré cela, ce n’était pas commode pour l’État de réglementer dans le but de limiter ce qu’il n’est pas permis de dire au téléphone (un peu ridicule, n’est-ce pas?).
Quant aux réseaux unidirectionnels, les gouvernements se sont vite rendu compte de l’étendue du pouvoir entre les mains des diffuseurs de masse. Certains États y ont vu un mécanisme économique (les États-Unis par exemple), d’autres, un crieur d’information (la Grande-Bretagne avec BBC), d’autres, une plateforme politique (l’Allemagne nazie par exemple) et les autres, un espace de culture (le Canada par exemple). Ah oui, il y avait les rêveurs qui y voyaient une grande scène d’éducation populaire. Aucun pays n’a essentiellement adopté cette voie, mais plusieurs ont créé un genre d’exception à la règle : la télévision éducative. Au total, la radio et la télévision ont fini par marier ces différents usages sous deux sortes de contenus programmés : le divertissement et l’information.
Comme ceux qui détenaient les « têtes » de réseaux étaient peu nombreux (rareté des ondes + coûts des équipements et opérations), le contenu diffusé se prêtait facilement à la réglementation : contenu national (identité culturelle), respect du public (qualité de la radiodiffusion) et justesse de l’information (interdiction de fausses nouvelles et équilibre des points de vue controversés).
Un demi-siècle passe …
Avec l’avènement de l’Internet et l’invention des réseaux dits sociaux, on a fusionné les deux types de réseaux : uni- et bidirectionnels. N’importe qui devenait alors publiciste de contenu commercial, propagateur de politiques publiques (partis politiques ou toutes causes), et diffuseur culturel (ou éducatif). Depuis environ 25 ans, les gouvernements sont confondus par cette nouveauté, car ils ne savent pas comment réglementer les contenus, tout en favorisant l’innovation, la créativité et le partage universel que l’Internet procure. Conséquence : les réseaux sociaux matérialisent maintenant une vision biblique : la tour de Babel. On peut y diffuser les pires âneries, alors que les maîtres des réseaux transnationaux s’en lavent les mains. Ils affirment s’en remettre aux règles du marché, sans égard aux questions humaines, sociales ou même à la vérité. Cela met évidemment une pression sur les médias traditionnels unidirectionnels qui commencent à s’adonner à leur tour à la diffusion de balivernes plaisantes. En outre, grâce aux algorithmes, la technologie numérique permet à chaque récepteur (aussi diffuseur) de n’être exposé qu’à ce qui semble lui plaire. Ces algorithmes transgressent tellement la vie privée que plusieurs disent s’être vus suggérer certains produits de commerce, après en avoir discuté avec leur conjoint(e), à la maison. On se rapproche de « 1984 » (le fameux roman d’Eric Arthur Blair, plus connu sous son nom de plume, George Orwell, publié en 1948).
Résultat de cette évolution technologique, chacun s’informe et se divertit dans sa bulle et s’éloigne de la réalité partagée. On crée ainsi un terroir propice à la multiplication de diffuseurs réels (humains) ou artificiels (faux abonnés ou « bots ») qui sèment le désarroi, propagent de fausses nouvelles, chavirent les opinions publiques et déstabilisent les nations rivales ou ennemies. Le public, autrefois auditeurs ou téléspectateurs, devient alors factions d’innocents naïfs qui gobent sans vérifier. Lorsque la réalité ne devient que grotesque, absurde, rocambolesque, insolite, étrange, bizarre, excentrique, invraisemblable et saugrenue, le peuple désorienté délaisse l’intérêt public (on se fout de tout). Le nombre de gens qui vivent en démocratie, et qui sont prêts à utiliser la violence pour faire valoir leurs émotions (chauffées à blanc), augmente tous les jours. Pendant ce temps, les détenteurs de l’infrastructure de communication (toile, mais surtout les GAFAM : Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft et « X » qui n’est pas représenté dans l’alphabet) se dégagent de toute responsabilité puisqu’ils ne seraient pas des émetteurs. Pourtant, l’utilisation des algorithmes fait du GAFAM un complice de nombreux diffuseurs malveillants. Mais nos politiciens ont peine à comprendre ce qui se passe. Aux États-Unis, il existe même une loi qui interdit à tous de poursuivre les sites web dont le contenu provient d’une partie tierce. Difficile de faire mieux pour exonérer ses amis de toutes responsabilités : les GAFAM étant alliés du pouvoir qui défend aveuglément la liberté du marché. Ces transnationales sont d’ailleurs si gigantesques, qu’elles peuvent faire chanter chacun des pays de la Terre.
Évidemment, l’idée de réglementer le contenu Internet ne rallie pas l’appui du public. On a l’impression qu’on perdrait une liberté : celle, depuis quelques décennies, de dire et de proclamer n’importe quoi, sans subir de conséquences. Aussi contre la réglementation : le fait que les outils pour filtrer l’indésirable ouvrent, du même coup, la porte à des abus, surtout de la part des États autoritaires. En effet, si les GAFAM peuvent débrancher les diffuseurs haineux et mensongers ou les fabricants de complots sur mesure, un gouvernement pourrait utiliser ces mêmes outils pour cibler l’opposition, les modes (« wokisme »), les dissidents ou les intellectuels qui dénoncent l’inégalité et l’injustice. Par-dessus tout ça, les grandes compagnies de télécommunications, qui n’ont jamais eu besoin d’intervenir dans le contenu, ne veulent absolument pas s’en mêler. Alors, il y a beaucoup de tenants du statu quo.
Quant aux télédiffuseurs unidirectionnels autorisés par licence, eux, ils ne peuvent plus concurrencer sur un terrain de jeux si inégal. Doit-on les laisser s’éteindre, les uns après les autres ? Au Canada, cela donnerait l’occasion aux Conservateurs de fermer Radio-Canada. Est-ce socialement acceptable de renoncer à nos expériences communes, à notre culture nationale, à une réalité partagée ? Est-ce la société que l’on veut, pour nous et pour nos enfants ? Les générations plus jeunes, plus à l’aise avec la technologie numérique, ont déjà relégué la télé conventionnelle aux plus vieux, ce qui explique que les acheteurs de publicité se déplacent vers les réseaux sociaux.
Important ici de noter que les outils applicables à une modération des contenus Internet sont déjà utilisés tous les jours. Ce sont les algorithmes qui peuvent filtrer tous les contenus (GAFAM + certains parmi les quelques 200 millions de sites web actifs) qui, par exemple, ne respecteraient pas les droits de la personne. Les GAFAM disent encore « impossible » lorsqu’on les menace de réglementation. Mais, les experts ont commencé à témoigner devant les politiciens. Avec l’intelligence artificielle, les algorithmes-filtres pourront aller encore beaucoup plus en profondeur. Ce n’est pas le futur éloigné, c’est dans l’année qui vient.
L’UNESCO (l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) vient de publier un certain nombre de recommandations afin de lutter contre la désinformation et réguler les réseaux sociaux. Ces demandes avaient déjà été formulées par d’autres instances, comme la Commission européenne. L’organisme international recommande la mise en place de régulateurs indépendants et publics, leur demandant de travailler en réseau mondial, en prenant « l’impact sur les droits humains », comme boussole pour la prise de décision. L’UNESCO demande qu’en période électorale, le régulateur, indépendant des politiciens, prenne les mesures pour assurer un certain équilibre entre les divers points de vue politiques, y compris la liberté de parole et de presse. Deux milliards de personnes sont appelées à voter l’année prochaine dans le monde. Un sondage, réalisé par Ipsos dans 16 pays, révèle que 87 % des sondés s’inquiètent de l’impact de la désinformation sur les élections à venir dans leur pays. (Pour en savoir plus : https://www.unesco.org/fr)
Fini le Facebook dont les algorithmes enferment des factions dans des idéologies comme l’extermination des Rohingyas. À l’opposé, imaginons des réseaux sociaux qui vous offrent des informations vérifiées que vous pouvez commenter (réseaux sociaux = participation à la société) sans risque de vous faire insulter ou menacer. C’est ce que vous auriez, si vous viviez à Nunaliq.



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