Occidental ?
Par Édouard G. Trépanier | « Les Assises de Nunaliq » tente de décrire une démarche universelle vers un projet de société qui attirerait les gens de bonne volonté. Je dois toutefois admettre que la source et l’horizon de ma démarche sont plus occidentaux qu’universels ; difficile de penser autrement qu’en référence au cadre culturel dans lequel un auteur a évolué.
Aujourd’hui, l’actualité me porte à réfléchir sur ce cadre culturel que l’on appelle l’« Occident ». La Russie, l’Amérique latine, le Japon, les Philippines, l’Australie ou l’Afrique du Sud en font-ils partie ? Nous sommes toujours à l’ouest de quelqu’un, me direz-vous ! Mais si nous devions mieux cerner la culture générale de ces nations démocratiques (ou en voie de l’être) qui respectent les droits de la personne et l’économie de marché, comment devrions-nous appeler ce bloc de nations ?
Selon Wikipédia, l’« Occident » ou la civilisation occidentale est une aire culturelle dont les traits recouvrent généralement la majorité de l’Europe, l’Amérique septentrionale et l’Australasie. Ces traits culturels proviendraient de la civilisation gréco-romaine (philosophie, science et droit) et de la religion chrétienne (catholique ou protestante). Pourtant, l’Amérique latine, quoique peu industrialisée, pratique le christianisme et parle des langues européennes (espagnol et portugais surtout). D’ailleurs, certains de ses pays sont essentiellement peuplés de descendants d’Européens de culture latine (Argentine, Brésil, Chili, Uruguay, Mexique…). Selon Jacques Attali (écrivain auteur de nombreux ouvrages, économiste, professeur, chef d’entreprise, notamment président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement et conseiller spécial du Président français François Mitterrand), certains pays révèlent des tensions ou hésitations quant à leur inclusion ou exclusion au monde occidental ; c’est le cas de la Turquie ou de la Russie. Les habitants du Japon, de la Corée du Sud, des Philippines se sentent-ils vraiment des Occidentaux ? En somme, l’« Occident » demeure donc un concept vague qui semble se réaliser autour de valeurs du progrès et de l’individualisme.
Pour mieux en comprendre l’origine, voyons brièvement d’où vient l’appellation. Lors de la division de l’Empire romain, l’autre étant l’Empire romain d’Orient, on a sacré l’Empire de Rome comme celui de l’Occident. Plus tard, Charlemagne se serait donné le titre d’empereur d’Occident. Les croisades successives ont finalement mené au saccage de Constantinople, interprété par certains historiens comme l’affaiblissement définitif de l’Empire d’Orient. Un millénaire plus tard, plusieurs parmi nous sont d’avis que la culture européenne et nord-américaine puise directement dans la Renaissance (XIV, XV et XVIe siècle), élan culturel qui se transforme, au siècle des Lumières (XVIIIe siècle), en mouvement des idées sociales, puis des actions politiques. Voilà où débute l’ère moderne dite d’Occident. L’époque des « Grandes découvertes », la conquête du « Nouveau Monde » conduit à de fabuleux progrès techniques, qui aboutissent à la révolution industrielle. À l’aube de cette révolution, l’Europe commence à véritablement prendre le dessus sur l’Orient. Avec 15% de la population, elle représente 25% de la richesse. Toutefois, encore 60% des produits venaient d’Asie. La Seconde Guerre mondiale a fait basculer l’Occident sous la domination américaine qui contrôle 56 % des richesses du monde et devient la première puissance technologique, bancaire, culturelle, industrielle et militaire. Alors que l’Empire russe s’était occidentalisé, l’URSS crée son propre bloc, celui de l’Est. Depuis la fin de la Guerre froide, toujours selon Attali, l’Occident décline en valeur relative. Il produit, à la fin du XXe siècle, 45 % de la richesse mondiale : répartis à égalité entre l’Europe et les États-Unis. L’Occident, comme on le reconnaît généralement, regroupe approximativement 1,6 milliard de personnes, lorsqu’on inclut l’Amérique latine.
Selon Laurent Testot (journaliste scientifique, conférencier et essayiste spécialiste de l’approche historique globale, et de l’interaction de l’homme avec la planète sur le long terme) : la culture « occidentale » se fonde sur cinq aspects fondamentaux : la loi humaine et non divine (humanisme), le droit grec (idée des individus citoyens et non sujets), la sécularisation soit l’affranchissement progressif vis-à-vis de l’Église, la propriété privée et la création d’institutions démocratiques. Attali ajoute que la « démocratie » semble renforcer l’économie de marché, l’esprit d’entreprise et d’innovation ; elle qui ne peut fleurir sans liberté de pensée, de parole et de déplacement. Selon lui, l’Occident est moins menacé par une alliance entre l’Asie et l’Islam, que par la globalisation des marchés qui cassent les frontières dont la démocratie a besoin. (Source : Dictionnaire du XXIe siècle par Jacques Attali)
Compte tenu du contexte énoncé ci-dessus, pouvons-nous trouver une dénomination autre qu’« Occident » et « Occidentaux » pour désigner les nations qui embrassent l’économie de marché et l’administration démocratique ? Comment appeler l’endroit où règne la règle de droit des lois humanistes, l’endroit où les citoyens se regroupent dans le but de se doter d’objectifs sociaux caractérisés par l’inclusion et le respect de tous, en débutant avec la sécurité de chacun ?
C’est cet endroit que j’appelle « Nunaliq ». Il s’échafaude selon un système basé sur les besoins de l’individu eu égard aux finalités humaines (survie et amour), aux principes reconnus (déclarations, chartes et traités de l’ONU) et aux valeurs partagées. Outre la démocratie, le thème récurrent du livre, la nation que nous souhaitons devrait se dépeindre selon le tableau suivant :
Cette nation se dote d’un pacte social inclusif entériné par la grande majorité qui en connaît les principes, valeurs et objectifs utilitaires. C’est ainsi que l’on accepte la règle de droit pour régler les conflits et organiser la société dans le respect de la dignité de chacun, ce qui confère de l’espoir au peuple. La loi ne pouvant régir toutes les dimensions de la vie, on accorde à l’éthique un large rôle, dont celui d’expliquer les choix moraux en fonction de la connaissance et, lorsque toutes les réponses scientifiques ne sont pas disponibles, en utilisant le principe de précaution. Qui plus est, lorsque le respect guide notre action, les décisions les plus difficiles ne sont pas beaucoup moins douloureuses, mais peuvent être comprises et finalement mieux acceptées. Ce pacte social consacre l’égalité des humains, hommes et femmes, qui peuvent exercer un maximum de liberté dans tous les domaines, n’étant limité que lorsqu’il y a atteinte aux droits individuels d’une autre personne, et ce, mis en équilibre avec les droits collectifs. La liberté donne lieu à la créativité et à l’innovation qui guident vers l’avancement civilisationnel qui se traduit à son tour par une foi envers le progrès, non seulement de la science et de la justice sociale, mais aussi de la personne. La souveraineté du peuple comprend le droit à l’autodétermination dans le respect des autres peuples. La sécurité s’exprime par la paix, la tranquillité, la propriété d’un domicile, la nourriture saine et suffisante et le repos mérité après l’effort : voilà la priorité de l’État. L’économie trouve sa place au service du peuple qui cherche la « bonne vie » plutôt que la « belle vie », tout en privilégiant la coopération autant que la concurrence. Dès que « l’offre et la demande » seules ne suffisent plus à la prospérité générale, l’économie de marché se trouve encadrée par le droit qui soutient toujours la propriété privée et le respect de la propriété d’autrui. Après la sécurité et l’économie, l’État responsable doit prioriser la lutte à la pauvreté et à l’analphabétisme, notamment par la promotion continue de l’éducation gratuite jusqu’à 18 ans, ainsi que de la soif de connaître tout au long de la vie. La santé optimale, physique et mentale, se réalise au travers d’un programme universel nécessaire au bonheur individuel et à la productivité collective. La tolérance à la différence est vénérée au point où l’État est entièrement séparé des religions et de leurs Églises, au moyen d’une laïcité stricte dans le secteur public. C’est ainsi qu’on trouve moyen de faire de la confiance en l’autre son réflexe premier, car l’intégrité et la franchise est attendue de tous. Cela n’affecte pas l’expression et le courage de ses convictions, car on sait que le débat assure l’avancement des idées. C’est ainsi que la fierté et l’imputabilité sont maintenues. La vitalité communautaire est encouragée au moyen de la propension à faire du bénévolat et des dons. Conformément au pacte social, tous acceptent la responsabilité partagée de l’environnement et de la plus grande diversité biologique, ce qui exige l’entraide, le partage des ressources, et un certain altruisme, notamment le temps venu de porter secours aux personnes vulnérables. Les nouveaux venus continuent d’apporter, à cette société volontaire et dynamique, leurs valeurs de bienfaisance, mais comprennent au préalable que le respect du patrimoine du pays hôte doit être pris en considération. Enfin, tous ces bons sentiments deviennent structurants au moyen d’une efficacité intelligente et d’une rigueur optimale (un maximum de résultat avec un minimum de ressources) .
Voilà plus d’une vingtaine de valeurs qui, lorsque présentes dans une nation, lui confèrent non plus l’appellation « Occidentale », puisque cette nation peut se situer partout sur la Planète, mais plutôt celle de « libre », par opposition aux nations où le peuple est soumis. Les nations libres (qui se rapprochent de Nunaliq) devraient, selon moi, affirmer haut et fort leur appartenance au monde libre, qui se défendra contre les barbares, les dictatures et les autoritaristes de tout acabit.



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