Juste un livre
Par Édouard G. Trépanier |
Toujours un point de vue de Nunaliq, mais cette fois-ci, une réaction à la lecture d’un livre.
Lorsque j’ai commencé la lecture de « Puissance et décadence », je croyais que l’auteur, Michel Onfray, était philosophe. J’ai beaucoup de respect pour les philosophes, parce que je pense que ce sont des gens qui réussissent généralement à faire une synthèse à la fois de leur vécu, et du récit d’autres gens qui ont manifesté une certaine sagesse. D’ailleurs, je pense que les philosophes sont utiles pour la continuité de l’humanité : leurs écrits tentent de jeter un peu de lumière sur sa complexité, afin d’aider ceux qui suivent à mieux comprendre la société et son destin.
J’avais entendu parler de l’auteur, mais vaguement. Wikipédia le dit « philosophe, essayiste et polémiste français« . À la suite de la lecture de « Puissance et décadence », je changerais l’ordre : « polémiste français, essayiste et philosophe » (c’est peut-être différent à la lecture d’un autre de ses livres). Généralement, les philosophes adoptent une expression plutôt nuancée, puisqu’ils savent que la « vérité » simple est un concept dont il est prudent de se méfier. Dans « Puissance et décadence », Onfray ne se gêne pas. Il frappe à grand coup. Il utilise le mot comme un marteau. C’est ainsi qu’il ébranle le lecteur. Plus loin dans le livre, je me suis senti un peu « barouetté » par un démagogue habile à amener les gens à un endroit où il pourra ensuite les confondre. C’est pourquoi je résumerais ses titres (mais je n’ai lu de lui que ce livre) à celui de « pamphlétaire ». Onfray (ou ses amis) semble avoir réussi à confondre l’encyclopédie populaire. Comment peut-on être à la fois « libertaire » (je préfère utiliser le mot « libertarien », car libertaire est trop proche de « liberté » et de « libertin ») et « proudhonien » (le père de l’anarchie moderne) ? Le libertarien n’est absolument pas anarchiste, car il a besoin de lois sévères pour poursuivre en justice ceux qui s’opposent à ses activités, de policiers pour le protéger de ceux qui cherchent à lui voler ses biens, et de pompiers pour éteindre sa maison en flamme, si on tente de la (ou le) calciner. Le libertarien est seul au monde, et que les autres crèvent. L’anarchiste moderne, au contraire, compte sur une responsabilité sociale tellement exemplaire, que ce n’est pas réaliste. Pour tenter de mettre la bête dans une case, Wiki écrit : « [Onfray] …suit une évolution intellectuelle qui le pousse progressivement vers l’extrême droite. Il anime depuis 2020 la revue Front populaire, que le politologue Jean-Yves Camus qualifie d’« antilibérale, populiste et souverainiste » … » À sa décharge, Onfray explique bien, dans « Puissance et décadence », comment d’habiles politiciens néolibéraux ont mis la famille Le Pen dans le pétrin, et comment celle-ci s’est elle-même peinturée dans ce coin de l’arène extrême droite de la politique. Bon, l’auteur est « souverainiste » français parce que l’Union européenne s’est imposée malgré le peuple de France et parce qu’elle dirige sans être une démocratie. C’est ainsi que les médias autorisés de France (contrôlés par des néolibéraux) qualifient les « souverainistes » d’« illibéraux ». « Qui peut bien avoir intérêt à faire du souverainisme, à savoir l’autre nom de l’indépendance, une insulte, sinon d’étranges personnages tout droit sortis de « 1984 » qui souhaitent faire passer la servitude pour la liberté, la dépendance pour l’autonomie, la soumission pour la libération, la vassalité pour l’affranchissement, la sujétion pour l’émancipation ? » Il est donc péché d’être souverainiste en France.
Dans « Puissance et décadence », Onfray me paraît être un érudit qui cautionne ses opinions par d’innombrables lectures. Pas mauvais en soi. Il en profite pour se lancer dans des diatribes percutantes qui lui assurent renommé. En effet, la nuance vend peu de livres, car elle ne stimule pas suffisamment les émotions.
« Puissance et décadence » a un chapitre nommé « Qui sommes-nous ? », comme dans « Les Assises de Nunaliq ». Effectivement, qu’est-ce que la société sinon, en grande partie, le cumul des individus, avec leur perception individuelle ? Pour percevoir l’intérieur social, il est donc incontournable de faire l’introspection des composantes …un genre de sondage pénétrant, style examen de conscience (Est-ce que, comme moi, vos enseignants vous demandaient de faire ça, la fin de semaine ?). Par contre, pour mieux comprendre l’extérieur social, c’est le « pourquoi » qui compte. Pourquoi sommes-nous là ? Qu’allons-nous faire avec cette société ? Puisqu’elle possède un pouvoir d’influence plus grand que celui de chacun de ses citoyens, une société est plus que le total de ses composantes. À elle, de nombreux choix se présentent. Instinctivement, on opte d’abord pour sa protection, et ensuite pour celle de la collectivité. Protection de la personne : police. Protection de son patrimoine : pompiers et juges. Protection de son territoire : l’armée. À cette étape-ci de l’exercice des choix sociaux, les libertariens et les utilitariens (mot que je préfère à « utilitaire » qui semble faire simplement appel à : « être utile »), se rejoignent. C’est à partir d’ici que le débat s’enclenche. Les uns préfèrent s’en tenir à la protection, de façon à conserver une liberté individuelle maximale. Les autres préfèrent une mutualisation de l’actif collectif afin d’optimiser le bien commun : éducation, santé et autres programmes sociaux.
Par ailleurs, Onfray voudrait que son lecteur croie que Washington a voulu « envahir » l’Europe pour en faire un fief; un peu comme l’oncle Sam en Amérique latine. L’auteur traduit le nom de code du Débarquement, « Overload » par « vassalisation », alors que la signification est « sursaturation ». Les soldats de multiples nations allaient frapper la Normandie, comme jamais auparavant, sursaturant ainsi l’armée allemande. Ensuite, Onfray ajoute que le programme AMGOT aurait été créé pour « vassaliser » la France. Le fait est plutôt que les protocoles militaires comme AMGOT sont utilisés, si nécessaire, pour contrôler les nations envahies ou vaincues, afin de les stabiliser, au cas où elles ne puissent se gouverner sur le champ. Le vainqueur cherche ainsi à éviter que l’ennemi ne reprenne le contrôle ou que les factions (souvent résistants contre collaborateurs) déclenchent une guerre civile. Le programme AMGOT a été appliqué aux nations vaincues en 1945 : Allemagne, Italie et Japon (l’Autriche a été un cas particulier). Même si le Président américain Franklin Roosevelt croyait que la France ne pouvait pas se gouverner dans l’immédiat, le commandant en chef des forces alliées en Europe, le Général Dwight Eisenhower, s’est opposé à Roosevelt, car il connaissait le Général De Gaulle, et il savait que le Grand CdG allait illico reprendre la France en main. Donc, contrairement à ce qu’Onfray essaie de faire croire aux Français, les É-U n’ont pas voulu transformer l’Europe en colonies.
Cela dit, je compatis avec la frustration profonde de bien des Français qui ont combattu l’Allemagne, qui n’étaient pas d’accord avec l’européanisation de la France en 1992 (Maastricht) et qui ont refusé, par référendum en 2005, l’inclusion de la France à ce supra-gouvernement. Après avoir été soumis à la dictature hitlérienne pendant quatre ans et avoir ensuite gagné la guerre, le peuple français voit ses politiciens accepter, les uns après les autres, de s’en remettre à une Europe imaginée principalement par des pétainistes et d’ex-nazis. C’est, me semble-t-il, humiliant pour la France. Le temps dira, d’ici quelques années, si la Grande-Bretagne a eu raison de s’extraire du supra-gouvernement non démocratique qu’est l’Union européenne. Selon, Onfray, c’est ainsi que : « La France est « une démocratie défaillante », affirme une étude du magazine britannique The Economist. » C’est vrai. Chaque année, un groupe de chercheurs appelé « Intelligence Unit » du magazine « The Economist » évalue le niveau de démocratie de presque toutes les nations. La démocratie française est véritablement classée « défaillante ».
« L’idéal eût été que l’homme fût bon, cependant, il ne l’est pas, et de loin. Dès lors, il faut un dispositif éthique, ontologique, politique, juridique à même de contenir cette méchanceté, afin de la prévenir, de l’empêcher, de la détourner, sinon de la punir. C’est ce qui définit le régalien, le pouvoir du roi, du souverain dépositaire de la volonté générale en tant qu’elle est la somme des intérêts ». Je débarque. Faudrait-il donc un autocrate pour diriger nos sociétés ? D’une part, l’avancement de la civilisation démontre plutôt que l’homme est fondamentalement bon, et d’autre part la théorie selon laquelle les gouvernements, avec leurs lois, ont été inventés pour contenir l’être humain ne tient pas la route. C’est plutôt la version de Rousseau (Jean-Jacques) et de Montesquieu (Charles De) que je crois plus près de la réalité. En effet, c’est le nombre croissant d’humains qui a amené la sédentarité et plus tard, le regroupement des individus (villages et petites villes) qui ont alors ressenti le besoin de se défendre. C’est ainsi que les gouvernements sont apparus et que la société s’est vue enjointe à lever des impôts pour mutualiser sa protection.
Onfray attaque le « droit-de-l’hommiste infusé de moraline à saturation » et des progressistes il écrit : « Le progressisme fait du progrès une vertu en soi. Mais l’oncologue annonce hélas parfois des progrès dans la maladie ! Les métastases témoignent du progrès du mal. Qui voudrait de ce progrès-là ? Qui, à moins d’avoir l’esprit dérangé, en ferait un idéal désirable ? » Voilà qu’Onfray mélange l’actualité avec l’évolution. C’est certain que le bulletin de nouvelles, cette visite quotidienne de l’oncologue, nous trouble à répétition et peut en venir à nous plonger dans un état de désespoi. Mais à long terme, l’évolution sur les siècles et les millénaires témoigne de l’avancement de l’humanité.
Ce que je crains après avoir lu ce livre, c’est que les lancées rhétoriques (Onfray écrit tellement bien) ébranlent certains lecteurs. Onfray est habile à entrelacer les faits, la réalité commune et des conclusions hasardeuses qui semblent pourtant tirées de syllogismes. C’est comme s’il prenait plaisir à soulever, par un jeu d’esprit, un doute profond, alors que nous vivons une époque où « nous arrivons à peine à fonctionner en société, grâce à une réalité consensuelle, partagée par la majorité » (« Qui me dira la vérité? : Complotisme, populisme et guerres culturelles. Les fausses nouvelles menacent nos démocraties », Serge Cabana, Éd. Sapiens, 2022).
Enfin, ne craignez rien. Je n’ai pas perdu mon temps à lire cet œuvre récent de Michel Onfray. D’abord, l’écriture en montagne russe est bien ficelée, ensuite, j’ai davantage appris sur la fragilité de notre société démocratique dont le capitalisme est devenu outrancier. La formule cliché : nous voilà à la croisée des chemins : entre la réalité du bon sens et celle de l’imagination surstimulée. Comme je l’écris dans « Les Assises de Nunaliq », il nous serait préférable de consacrer nos efforts à réfléchir à la société dans laquelle nous voulons vivre …ou au moins, celle que nous souhaitons à nos enfants et petits-enfants.



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