Quel avenir pour nos petits-enfants ?

Par Édouard G. Trépanier |

L’invasion de l’Ukraine par les militaires russes nous incite à nous interroger sur l’État d’esprit de Vladimir Poutine.  S’il était dictateur d’un petit pays inoffensif, on lui porterait sans doute moins d’attention.  Mais voilà, cet homme se déplace avec une valise qui peut transmettre le signal du déclenchement de la guerre nucléaire tous azimuts … la fin de l’humanité sur Terre.  Un journaliste du nom de Charles Maynes s’est penché sur des discours et déclarations de Poutine, afin de nous aider à comprendre sa stratégie.  Cela permet de nous faire une meilleure idée sur l’existence, ou non, d’un avenir pour nos enfants et de nos petits-enfants.

Selon une théorie apparue au temps de l’Union soviétique, il y aurait un milliard de richissimes Occidentaux qui ont l’intention de faire souffrir et d’affamer le reste de la population planétaire.  En 1990, la théorie appelée le « Golden billion », en français le « milliard doré », est évoquée par Anatoli Tsikounov (écrivant sous le pseudonyme A. Kouzmitch) dans son livre « The Plot of World Government: Russia and the Golden Billion ».  Rappelons que la chute du soviétisme ouvrait la porte à la saisie, par les transnationales d’origine occidentale, des vastes ressources naturelles du « bloc de l’Est ».  En effet quelques multinationales en ont profité, mais les pays industrialisés de l’Ouest n’ont pas convenu d’offrir, aux « pays de l’Est », un pont pour contribuer à ce que leur population rejoigne notre joyeuse société de consommation.  Seule l’Allemagne a pris ce risque, avec l’intégration de la partie Est, isolée à la suite des Accords de Yalta (1945).

Lors du premier mandat de Vladimir Poutine (2000-2004), et même si à l’époque il tentait de charmer l’Occident, le Président russe a utilisé la théorie du « milliard doré » comme police d’assurance contre toute éventuelle tentative d’endoctrinement par l’Ouest.  Aujourd’hui, cette thèse a pris du vieux puisque, au lieu d’un milliard de Titans (« Les Assises de Nunaliq » met la lumière sur ceux que j’appelle les « Titans »), c’est 10 % des plus fortunés de la Terre qui détiennent 86 % des actifs mondiaux alors que le fameux 1 % représente à lui seul 48 % des actifs mondiaux (étude du Crédit Suisse, 2014).  Dans un discours de juillet 2022, Vladimir Poutine a ramené ce « conte imaginaire » sur la place publique : « … en plus, l’Ouest est l’ennemi de la Russie parce qu’il est raciste, néocolonial et il tient à imposer des droits aux communautés LGBT avec la fluidité des genres : une aberration pour les valeurs traditionnelles russes. »  Lorsque le peuple souffre d’un appauvrissement, en partie à cause des sanctions économiques de Washington et de Bruxelles, tout ça à l’heure où le complotisme explose, ce n’est pas difficile de faire ressortir, dans la population, l’impression d’être victime.

Avec l’appui de la majorité (à ce moment-là), Poutine continue d’entretenir des penseurs qui cherchent à identifier les dissensions dans les sociétés occidentales, ainsi que des cybercriminels (https://www.bbc.com/news/technology-59297187) qui amplifient les controverses de l’Ouest et menacent sa fragile ferveur démocratique.  Entretenir la mésentente chez l’ennemi est une technique de combat bien connue, n’est-ce pas ?

Andrei Kolesnikov[1], un chercheur reconnu (dans son milieu) disait, en entrevue à NPR (National Public Radio aux États-Unis), que le fameux discours du « milliard doré » s’adresse non seulement aux Russes, mais aussi aux peuples d’Asie et de l’hémisphère sud.  En outre, selon Ilya Yablokov[2], dans son livre « Fortress Russia: Conspiracy Theories in the Post-Soviet World » dans une entrevue aussi à NPR, affirmait que Vladimir Poutine pourrait se donner comme mission de représenter les délaissés et les exploités du monde, qui sont les grands perdants du capitalisme occidental. (Source principale : NPR, Charles Haynes, 21 novembre 2022)   Évidemment, ce ne serait plus possible, pour celui qui bombarde des civiles et qui sera probablement accusé formellement de crimes de guerre, sinon de crimes contre l’humanité, de se transformer en défenseur du prolétaire. 

Vladimir Poutine, grâce à la corruption organisée qu’il dirige, est probablement l’homme le plus riche d’Europe (en comptant ou en influences: voir l’article de Forbes du 2 mars 2022 : https://www.forbes.fr/classements/russie-comment-vladimir-poutine-a-t-il-amasse-une-si-grande-fortune/).  Pour le moment, son discours conspirationniste sert principalement à couvrir ses erreurs monumentales, comme la guerre en Afghanistan (celle avant les Américains), ses invasions ratées de certains pays du Caucase et son obsession  à vouloir conquérir (ou détruire) l’Ukraine.  Dans ces circonstances, jusqu’où ira le discours du « milliard doré » qui charme la majorité des Russes, dans le contexte où l’Ouest, dit libéral, cherche à dominer (occasionnellement par la force) avec, non seulement ses valeurs démocratiques, mais aussi celles d’un capitalisme devenu sauvage ?  Dans une éventuelle déroute, Poutine, avec l’appui de bien des Russes, pourrait choisir l’attaque nucléaire (c’est encore la Russie qui possède le plus d’ogives).  Pour éviter la catastrophe, la Chine pourrait intervenir et former, avec la Russie, un front commun de dénonciation du capitalisme occidental qui continue de vénérer les consolidations industrielles au détriment d’une concurrence saine, et qui soutient les Titans titanesques (pléonasme volontaire).  Ils sont tellement riches que leur fortune personnelle supplante celle de la majorité des nations. 

Ces Titans ne sont pas tous des satans.  S’ils sont devenus si riches, c’est souvent à cause de la paresse, de l’insouciance ou même de l’ineptie, dans certains cas de la complicité, des politiciens qui ont permis à des familles de s’enrichir sans payer leur juste contribution sociale.  Quoiqu’en disent les conspirationnistes, la maladie chronique typique du Titan n’est pas la volonté d’assujettir 99 % ni sept milliards d’humains, mais plutôt de s’enrichir sans qu’on puisse leur imposer quelque limite que ce soit : le libertarianisme à son meilleur. 

Mais oui, l’Occident est en grave dérive depuis les années Reagan/Thatcher.  C’est vrai que notre capitalisme débridé n’a plus de considérations humanistes.  Les inégalités continuent de croître à un rythme facile à observer.  Dans les années 1970, c’était l’émancipation des arts et de la culture américaine (même la « British Invasion »).  Comme Renée Claude le chantait, c’était « le début d’un temps nouveau ».  Les femmes qui, nouvellement instruites, faisaient leurs propres choix : rester à la maison pour élever des enfants, ou embrasser une carrière stimulante (avec le fardeau d’avoir quand même des enfants).  À la fin des années 70, une vague inflationniste s’est assurée que dorénavant, bâtir une famille en classe moyenne allait requérir deux salaires.  Depuis lors et jusqu’en 2020, ces salaires ont stagné par rapport à l’inflation …au net, une décroissance du pouvoir d’achat (Elizabeth Warren et Amelia Tyagi,The Two-Income Trap: Why Middle-Class Mothers and Fathers Are Going Broke, 2004).  Trois décennies après Reagan/Thatcher, les Titans se sont enrichis à volonté et la classe moyenne s’est appauvrie.  En post-pandémie, nous entrons dans une ère nouvelle.  Une autre vague d’inflation voit maintenant à ce que les deux salaires suffisent à ce que la famille moyenne puisse s’offrir un logement et une automobile, puisque les transports en commun ont été négligés.  Pour se nourrir toutefois, la petite famille nord-américaine et européenne devra aller dans les banques alimentaires (hausse de la fréquentation sur 3 ans : 33% au Québec, 42% en Ontario, comparable en Angleterre et en Europe, pire aux États-Unis où il n’y a qu’un très fin filet social).  Je ne me permets pas de sombrer dans la conspiration (les Titans n’étant pas assez perspicaces pour coordonner leur action comme évoquée dans le « milliard doré »), mais on doit admettre qu’il y a corrélation entre l’histoire complotiste russe et la réalité.

Alors, que faire pour que nos enfants et petits-enfants aient un avenir, et qu’il soit tout au moins aussi doux que celui des baby-boomers ?

Voilà les urgentes priorités :

  • Résister à la tentation d’humilier Poutine, tout en ne lui permettant pas de contrôler la démocratie ukrainienne naissante ;
  • Choisir des politiciens courageux qui n’hésiteront pas à entreprendre un virage vers un capitalisme plus humain, donc fermement encadré (comme pendant les 30 glorieuses : 1945-1973) ;
  • Insister fermement pour que les Titans et les mieux nantis contribuent aux besoins de la société en payant leur juste part en impôt ;
  • Démanteler les quasi-monopoles industriels et corporatifs ;
  • Démonter les fortunes gigantesques des familles de Titans, au moyen d’impôt sur le patrimoine, par exemple ;
  • Dénoncer les pays qui accueillent les fortunes cachées par une impitoyable lutte de la honte ; et
  • Renouveler notre démocratie enlisée, comme préconisée dans « Les Assises de Nunaliq ».

[1] Andrei Kolesnikov est journaliste et chercheur principal au Carnegie Endowment for International Peace, à Moscou. Ses recherches se concentrent sur les tendances qui influencent les grandes politiques russes. Kolesnikov a travaillé à de nombreuses publications, journaux, magazines et livres.

[2] Ilya Yablokov est professeur à la faculté d’études en journalisme à l’Université Sheffield de Grande Bretagne.  Il spécialise ses recherches en radiodiffusion internationale, désinformation et censure, en particulier en ce qui a trait aux théories conspirationnistes.  Il vient de publier un livre sur RT (Russia TV), disponible jusqu’à récemment sur You Tube.  Ses recherches sur la désinformation russe on fait le fruits d’articles notamment dans le European Journal of Communication, The New York Times, The Washington Post, Forbes, Politico, Eurozine ainsi qu’à la télévision Al-Jazeera.

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